LE LOUP ET L'AGNEAU

   FABLE X
Le Loup et l'Agneau


La raison du plus fort est toujours la meilleure ;
Nous l'allons montrer tout à l'heure .
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,       
Et que la faim en ces lieux attirait.
« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté           
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas  désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas  au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait, si  je n'étais pas né ?        
Reprit l'Agneau ; je tette  encore ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos Bergers, et vos Chiens.            
On me l'a dit : il faut que je me venge. »
Là-dessus au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange
Sans autre forme de procès.

Jean de LA FONTAINE (1621-1695), Fables choisies mises en vers, livre I, 1668.

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