FABLE I
Un loup et un agneau pressés par la
soif étaient venus boire à un même ruisseau. Le loup était au-dessus, et
l'agneau beaucoup plus bas. Alors ce voleur, poussé par son avidité et par
sa rage, cherchant querelle, dit à l'agneau: « Pourquoi viens-tu ici troubler
l'eau que je bois ? » L'agneau lui répondit en tremblant : « O loup, comment,
je vous prie, puis-je faire ce dont vous vous plaignez, puisque l'eau coule
de vous à moi, avant que je la boive ? » Le loup, repoussé par la force de
la vérité, lui dit : « Mais il y a près de six mois que tu as médit de moi.
- Certes, lui répondit l'agneau, je n'étais pas encore né. - Si ce n'est
toi, c'est donc ton père qui a médit de moi. » Et ainsi il se jette sur lui,
le déchire, et le tue injustement. Cette fable est faite pour ceux qui, sous
de faux prétextes, oppriment les innocents.
LE MAISTRE DE SACY (1613-1684), Les Fables de Phèdre affranchy d’Auguste traduites en françois avec le latin à coté, 1647.