LE LOUP ET L'AGNEAU
Un soir qu'il avait quelque petite indisposition,
sa gouvernante, dame sage et prudente, et qui rendit son nom célèbre par
sa vertu, s'avisa de m'envoyer quérir pour le divertir quelques heures avec
mes histoires fabuleuses ; et comme je voulais accommoder mon sujet à la
portée de mon auditeur, j'eus recours aux fables d'Esope. Cela l'empêchait
de se divertir à d'autres passe-temps qui lui eussent donné de l'émotion;
et sa santé demandant qu'il demeurât quelques jours en repos, j'eus l'honneur
de l'entretenir plusieurs fois. Après que sa patience et sa curiosité m'eurent
épuisé de beaucoup d'autres histoires où les animaux raisonnaient, je vins
à lui conter une certaine aventure d'un loup et d'un agneau qui buvaient
ensemble au courant d'une fontaine. Je lui représentai comme le loup qui
buvait au-dessus de l'agneau le vint accuser de troubler son eau par une
malice noire. Je lui figurai encore l'humble et modeste repartie de ce doux
animal, que l'on querellait mal à propos. Puis après, comme le loup, cherchant
un autre prétexte pour dévorer cet innocent, lui reprocha qu'il se souvenait
bien qu'il y avait deux ans, qu'il avait bêlé des premiers, en une certaine
bergerie, où les pasteurs réveillés avaient assommé son grand-père ; enfin
comme l'agneau repartit que cela ne pouvait être véritable, puisqu'il n'était
né que depuis deux mois. Là-dessus, ce jeune prince, voyant où tendait la
chose, tira vitement ses petits bras hors de son lit, et me cria d'une voix
craintive, ayant presque les larmes aux yeux:
« Ah, petit page, je vois bien que vous allez dire que le loup mangea
l'agneau. Je vous prie de dire qu'il ne le mangea pas. »
Ce trait de pitié fut exprimé si tendrement et d'une façon si fort agréable
qu'il ravit en admiration toutes les personnes qui l'observèrent, et pour
moi j'en fus si sensiblement touché que cette considération me fit changer
sur-le-champ la fin de ma fable au gré des sentiments de cette petite merveille
; et ce fut si adroitement qu'à peine un autre eût pu deviner l'effet de
ma complaisance. »
TRISTAN L'HERMITE (1600 ?-1655), Le page disgracié, ch. VI, 1643.