LE LOUP ET L'AGNEAU

Du Loup et de l’Agneau
Fable II.

    Un Loup tout gris, fin et malicieux,
Et un Agneau tout simple et débonnaire,
Dans un ruisseau plaisant et gracieux
Buvaient tous deux selon leur ordinaire,
L’Agneau à val, et le vieux Loup à mont,                    5
Qui en fureur provoqué et semond ,
Dit à l’Agneau : « Pourquoi troubles-tu tant
Ce beau ruisseau où me viens ébattant ? »
L’Agneau répond, non pas à la volée  :
« Certes , Seigneur, je n’ai point l’eau troublée,        10
Je suis dessous et au-dessus vous êtes.
    - Ton père un jour me fit telles molestes ,
Ce dit le Loup, et pour lui tu mourras,
Rien n’y vaudront prières ni requêtes,
A ce ruisseau jamais tu ne boiras. »                          15
    Lors l’étrangla nonobstant  sa défense,
Là n’eut pouvoir juste allégation ,
Ainsi les grands, sans qu’on leur fasse offense,
Font aux petits injuste oppression :
Par quelque dol , ou cavillation ,                               20
Par haut parler, par force ou par richesse,
L’homme malin l’innocent tue et blesse.
En telle ardeur de convoitise il entre
Que de ses biens se nourrit et engraisse,
Et de son sang se repaît à plein ventre.                      25

Gilles CORROZET (1510-1568), Les Fables du très ancien Esope, mises en rithme françoise, 1542.

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