Dédale et Icare
SENEQUE, Hercules Oetaeus, vv. 675-691.
CHORUS
Quisquis medium defugit iter 675
stabili numquam tramite curret:
dum petit unum praebere diem
patrioque puer constitit axe
nec per solitum decurrit iter,
sed Phoebeis ignota petens 680
sidera flammis errante rota,
secum pariter perdidit orbem.
Medium caeli dum sulcat iter,
tenuit placidas Daedalus oras
nullique dedit nomina ponto; 685
sed dum volucres vincere veras
Icarus audet patriasque puer
despicit alas, Phoeboque volat
proximus ipsi, dedit ignoto
nomina ponto. 690
Male pensantur magna ruinis.
LE CHOEUR
Quiconque s’écarte du droit chemin ne marchera jamais dans une route
certaine. Tandis qu’un jeune homme pria son père de lui accorder pour un
seul jour la conduite de son char lumineux, il en obtint le congé ; mais
il en fut un mauvais guide, et ne garda pas la route ordinaire ; mais s’étant
égaré, il se jeta parmi des astres inconnus dans les flammes du soleil, et
se perdit soi-même, et porta de grands dommages au monde. Dédale, tenant
la route mitoyenne dans le ciel pour se sauver en Italie, ne donne point
son nom à quelque mer que ce soit. Mais tandis qu’Icare entreprend de vaincre
les véritables oiseaux par un vol téméraire et que faisant peu d’état des
ailes de son père en comparaison des siennes il s’approche trop du soleil,
il donne son nom à une mer qui lui était inconnue. Les grandes entreprises
sont d’ordinaire suivies de grands malheurs.
Traduction de Michel de MAROLLES, abbé de Villeloin (1600-1681), édition de 1664.
LE CHOEUR
L’homme qui s’écarte du milieu de la route ne trouvera jamais une voie
sûre. Jaloux d’éclairer le monde un seul jour, le fils du Soleil s’assied
sur le char de son père : mais il ne sait pas tenir la route accoutumée ;
il conduit le char à travers des régions célestes qu’il n’avait jamais parcourues,
et se perd en causant la ruine du monde. Pour n’avoir pas quitté la moyenne
région de l’air, Dédale revit sa chère patrie, et ne donna son nom à aucune
mer ; mais Icare, voulant surpasser les oiseaux même, et méprisant l’essor
de son père, s’approche du soleil, et son nom reste à une mer inconnue. Les
grands revers suivent les grandes fortunes.
Traduction par E. Greslou, 1834.
LE CHOEUR
Qui ne sait pas modérer sa course s'expose à une chute certaine. Un enfant,
jaloux du vain honneur d'éclairer le monde un seul jour, monte sur le char
de son père; mais il quitte le cercle tracé par le Soleil , il s'égare parmi
les astres qui lui sont inconnus, et il est embrasé lui-même, après avoir
embrasé l'univers. Dédale, qui modéra son essor, atteignit le bord désiré,
et ne donna pas son nom à une mer; Icare, au contraire, surpasse dans son
vol hardi les oiseaux véritables. Le jeune audacieux, s'élevant au-dessus
de son père, s'approche de Phébus lui-même; mais il tombe, et donne son nom
à des flots inconnus. L'éclat d'une haute destinée n'en compense pas les
périls.
Traduction de Nisard, 1855.