Dédale et Icare

Dédale ayant fini son merveilleux ouvrage
Essaye avec grand soin s'il est d'un sûr usage.
Il balance son corps, qui dans l'air étendu,
Par ces ailes soudain s'y montre suspendu.
Ravi de son succès: « Fuyons, dit-il, Icare:
Pour nous contre un tyran l'air enfin se déclare;
Mais songe en t'élevant pour sortir de ce lieu
Qu'il faut que dans ton vol tu tiennes le milieu.
De la terre et de l'eau les vapeurs naturelles
Sauront, s'il est trop bas, appesantir tes ailes;
Et si tu t'oses trop approcher du Soleil,
La cire s'en fondant, le danger est pareil.
Vole entre l'un et l'autre, et pour régler ta course,
Ne consulte Orion ni le Bouvier ni l'Ourse.
Je m'offre à toi pour guide, et réponds de tes jours
Si tu veux t'attacher à me suivre toujours. »
Après de tels avis il lui donne des ailes,
Et toujours exerçant ses bontés paternelles,
Par de légers essais il lui montre comment
Il doit les déployer pour voler sûrement.
Mais il ne peut si bien modérer ses alarmes
Qu'en les faisant mouvoir il ne verse des larmes.
Sa main toute tremblante y semble résister,
Et quand en l'embrassant il songe à le quitter,
Malgré lui tout à coup, dans son âme abattue,
Il sent naître une horreur qui l'accable et le tue,
Comme s'il apprenait d'une secrète voix
Que ce fût l'embrasser pour la dernière fois.
Enfin battant en l'air ses ailes qu'il déploie,
Il fait partir son Fils, et lui marque la voie.
De même qu'un oiseau dont l'exemple enhardit
Ses petits qu'il emmène à sortir de leur nid,
Dédale l'encourage, et dans la juste crainte
Dont par l'amour de Père il se sent l'âme atteinte,
Le regardant voler, il le fait souvenir
Des périls qu'il doit craindre, et qu'il peut prévenir.
Des bergers qui dans l'air contemplent ce prodige,
Cèdent à la surprise où leur vol les oblige,
Et ne pouvant douter du rapport de leurs yeux
Dans ce hardi projet les prennent pour des Dieux.
De Lebinthe déjà les plaines traversées,
Et celle de Calydne à la droite laissées,
Leur faisaient voir à gauche, à côté de Samos,
La noble île de Pare, et celle de Délos,
Quand Icare, en volant devenu téméraire,
S'élève tout à coup au-dessus de son Père,
L'abandonne, et poussé d'un désir curieux,
Tâche autant qu'il le peut à s'approcher des Cieux.
Sur lui, qui sent qu'alors ses plumes se détachent,
Les rayons du Soleil trop vivement s'attachent,
La cire qui s'y fond cesse de les tenir;
Elles n'ont plus en l'air de quoi le soutenir.
Pour se conduire encor dans ces routes nouvelles
En vain il bat des bras comme il battait des ailes;
Il tombe, et de son Père implorant le secours,
Dans la Mer qui l'attend finit ses tristes jours.
Cependant inquiet pour ce cher Téméraire,
Ce Père malheureux qui cesse d'être Père,
Se détourne, regarde, et ne le voyant plus:
« T'ai-je donné, dit-il, des conseils superflus?
Mon Fils, mon cher Icare? Ah, funeste entreprise!
Où te faut-il chercher? Quelle route as-tu prise?
Vois ma peine, et réponds, cher Icare. » A ces mots,
Saisi d'horreur, il voit ses ailes sur les flots.
Il maudit de son art le funeste avantage,
Et découvrant son corps poussé sur le rivage,
Dans l'île où ce dépôt est rejeté par l'eau,
Il lui rend en pleurant les honneurs du tombeau,
Et pour flatter l'ennui qui de son coeur s'empare,
Cette île et cette mer prennent le nom d'Icare.
 
Traduction de Thomas CORNEILLE (1625 - 1709), 1697.

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