Icare
Puisqu'à si beau Soleil j'ai mon aile étendue,
Plus mon désir me pousse et m'élève là-haut,
Plus je perds mon séjour, plus mon désir est chaud,
Je méprise la terre et surmonte la nue.
Je ne crains le malheur ni la perte connue
Du jeune audacieux, ni son funèbre saut;
Bien que je tombe ainsi, chétif, il ne m'en chaut:
La mort pour tel dessein n'épouvante ma vue.
Mon coeur s'écrie alors, étonné du danger:
"Malheureux, où vas-tu si prompt et si léger?
Toujours un repentir suit pareille entreprise."
Non, ne crains point, mon coeur, aide-moi seulement.
Celui meurt au berceau qui son bonheur méprise,
Et qui meurt comme nous vit éternellement.
Quand je veux mesurer votre auguste hautesse
A l'état abaissé de mon coeur langoureux,
Je me plains de l'Amour, ce tyran rigoureux,
Qui par si haut objet abusa ma jeunesse,
D'autant que le penser qui m'élève sans cesse
Presque ne peut atteindre à cet astre amoureux,
Tant que hors d'espérance, il me faut, malheureux,
Redoutant le destin maudir' la hardiesse.
A cet audacieux je me vais comparant
Oui chut parmi les flots. au soleil aspirant.
Et vola sans prévoir sa fin triste et fatale.
Donc s'il me faut périr, trébuchant rudement
Dedans la mer d'amour que j'ai cru follement,
Vous serez mon soleil, moi le fils de Dédale.
Siméon-Guillaume de LA ROQUE, Poésies, 1590.