Icare
Scylla et Icare, ou la route moyenne
(le milieu entre les extrêmes).
La médiocrité, ou la route moyenne, est ce qu’on approuve et qu’on vante
le plus en morale ; elle l’est un peu moins en logique, quoiqu’elle n’y soit
pas moins utile : elle n’est suspecte qu’en politique, où elle ne doit, en
effet, être suivie qu’avec choix, et seulement dans certains cas. Or les
anciens représentaient, en morale, la médiocrité (ou la voie moyenne) par
celle prescrite à Icare ; et en logique, par la route moyenne et directe
entre Charybde et Scylla : route dont il est si souvent fait mention, à cause
de la difficulté qu’on éprouve à la suivre constamment, et des risques que
l’on court en s’en écartant à droite ou à gauche. Dédale étant près de traverser
les airs avec son fils, pour franchir la mer Egée, lui recommanda de ne voler
ni trop haut ni trop bas ; car ces ailes n’étant fixées qu’avec de la cire,
s’il volait trop haut, il était à craindre que la chaleur du soleil ne la
fît fondre ; et s’il volait trop bas, la vapeur humide de la mer pouvait
rendre cette cire moins adhérente ; Mais Icare, avec une audace et une présomption,
assez ordinaire dans un jeune homme, prit un essor trop élevé et fut précipité
dans la mer.
Le sens de cette fiction est très clair et très connu : elle signifie
que la route de la vertu est le droit chemin entre l’excès et le défaut.
Mais il n’est pas étonnant que l’excès ait été la cause de la perte d’Icare.
En effet, l’excès est le vice propre à la jeunesse ; et le défaut, celui
de la vieillesse. Cependant, de ces deux fausses routes, Icare avait encore
choisi la moins mauvaise, vu que le défaut est avec raison regardé comme
la pire des deux extrêmes, l’excès ayant une teinte de magnanimité, et une
sorte d’affinité avec les cieux, région vers laquelle il semble s’élever
comme les oiseaux ; au lieu que le défaut semble ramper comme les serpents.
De là ce mot si connu et judicieux d’Héraclite : lumière sèche, excellent
esprit. En effet, si l’âme, dans son vol, rase trop la terre, elle contracte
de l’humidité et perd tout son ressort. Mais aussi, en se portant du côté
opposé, il faut le faire avec mesure, afin que cette sécheresse si vantée
rende la lumière plus subtile, sans exciter un incendie. Ces vérités que
nous venons d’exposer sont toutes connues.
Quant à la route moyenne entre Charybde et Scylla, elle se rapporte tout
à la fois à l’art de la navigation et à l’art d’être heureux. Si le vaisseau
donne dans Scylla, il se brisera contre les rochers ; et s’il tombe dans
Charybde, il sera englouti. Le sens et la force de cette parabole, que nous
ne faisons ici que toucher en passant (et qui nous jetterait dans des détails
infinis, si nous voulions en développer l’explication), est que toute science,
dans ses règles et ses principes, doit tenir le juste milieu entre les écueils
des distinctions (trop subtiles et trop multipliées), et le gouffre des universaux
(des idées et des propositions trop générales), car ces deux extrêmes sont
devenus fameux par les naufrages multipliés des esprits, des sciences et
des arts.
Francis BACON (1561-1626), De Sapientia Veterum, traduction d’Antoine Lasalle, 1804.