Icare

 
Des ailes de Dédale et de la chute de son fils Icare.
CHAP. IV.

    Devant qu’en  sortir (dit Ariste) il faut connaître les forces de la nécessité , laquelle en nous travaillant  aiguise nos esprits, et nous fait veiller contre la rigueur de la fortune qui nous presse pour rendre l’impossible au-dessous de notre pouvoir. C’est elle qui, durant la longueur des prisons de Dédale, éveilla ses inventions et lui fournit d’ailes pour trouver la liberté. Aussi est-ce elle seule de laquelle le dessein de la fable nous a voulu principalement faire admirer la puissance. Et n’importe si pour la suite il attacha des ailes à son dos ou si les ailes nous figurent les voiles des vaisseaux dont sa prison le rendit inventeur pour traverser avec plus de diligence  les plaines de la mer qu’il avait à passer . De quelque façon que ce soit, il nous sert toujours à prouver combien la nécessité est ingénieuse. Je ne suis d’avis d’en rechercher tous les autres témoignages dont les histoires sont assez fécondes, j’aime mieux voir ce que nous apprendra le faible vol d’Icare. Quelques uns nous diront de lui que son père, grand mathématicien, lui ayant appris l’astrologie, la faiblesse de son esprit le perdit par la vanité dans cette mer profonde de la connaissance des astres, et au lieu des vraies opinions que Dédale lui avait enseignées, se rangea du côté des erreurs qui lui firent faire naufrage de sa réputation. D’autres rapportant la feinte  au général des sciences  en tireront le danger qu’il y a d’accabler la jeunesse de préceptes devant qu’elle soit capable de les comprendre : car au lieu d’en recueillir les fruits et l’avancement que les pères désirent, ils demeurent tout hébétés et sans ailes au milieu de leur vol. Aussi  (dis-je) peut-on l’accommoder aux esprits trop altiers lesquels, non contents de croire et admirer la toute-puissance du grand Ouvrier de l’univers, veulent pénétrer dedans la connaissance de sa divine essence et, faibles Icares, d’un vol trop indiscret s’approcher des feux du vrai Soleil qui brûle la plume et fond la cire de leurs ailes.

Nicolas RENOUARD, Les Métamorphoses d’Ovide de nouveau traduites en français avec XV . discours contenant l’explication morale des fables, Discours VIII, 1606.



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