Icare

Que la voie du milieu est la plus sûre.
DISCOURS XXXVI.
 
    La médiocrité, ou la voie du milieu, est grandement louable en ce qui touche les choses morales, et à l’égard des intellectuelles, elle est moins estimée, mais plus profitable. Que si elle rend suspect en quelque façon, ce n’est qu’en matière d’affaires politiques ; de manière que l’homme doit s’en servir avec jugement. Touchant les choses morales, la médiocrité nous est démontrée par le chemin prescrit à Icare, et pour le regard des intellectuelles, par le détroit qui se trouve entre Scylla et Charybde, écueils rendus fameux par les dangers qui s’y rencontrent. Icare eut commandement de son père, qu’ayant à traverser la mer par son vol, il tint un milieu entre le haut et le bas, de peur que ses ailes de cire ne se fondissent s’il approchait trop près du soleil. Mais ce téméraire, emporté d’une fougue de jeunesse, voulut s’élever trop haut, et ainsi il se précipita dans la mer.
    Cette fable, assez facile à expliquer, nous apprend que la voie de la vertu s’ouvre droitement entre le défaut et l’excès. L’on ne doit pas s’étonner si la ruine d’Icare naquit de l’excès, d’autant que ce vice est commun aux jeunes gens comme le défaut l’est aux vieillards. A raison de quoi, de ces deux extrémités, ou de ces deux voies vicieuses, Icare devait choisir celle qui l’était le moins ; car le défaut est estimé toujours pire que l’excès, vu que ce dernier a je ne sais quoi de magnanime qui s’avoisine du ciel et une certaine ressemblance avec le vol de l’oiseau, au lieu que cet autre se traîne par terre à la façon des reptiles. Aussi Héraclite dit fort bien que de la lumière sèche l’âme en est fort bonne. Car si l’une s’abreuve de l’humeur de la terre, elle dégénère entièrement, bien que d’un autre côté la médiocrité y soit requise afin que cette sécheresse rende la lumière plus subtile sans que l’embrasement s’en ensuive.
    Or d’autant que la connaissance de ces choses est assez commune, je passe au détroit de Scylla et à celui de Charybde, où il est besoin d’être expert navigateur ; car si les vaisseaux choquent fortuitement Scylla, ils se brisent contre les écueils et sont engloutis par les bancs de sable, s’ils côtoient de trop près Charybde. La principale force de cette fable que nous toucherons succinctement bien qu’elle attire avec soi une longue contemplation consiste à savoir qu’en quelque doctrine que ce soit, en matière de préceptes et de maximes, il faut toujours tenir un milieu entre les distinctions et les golfes des choses universelles : la raison est d’autant que ces deux bancs sont fort sujets à exposer au naufrage les esprits trop hasardeux et ceux qui s’égarent aussi trop avant dans les subtilités des arts dont ils font profession.

Jean BAUDOUIN, Recueil d’emblèmes divers, 1638,
d’après Francis BACON (1561-1626), De Sapientia Veterum, De la sagesse des Anciens.

retour