GENAME: "[...] je suis fort guéri de cette
compassion et si vous voulez me permettre de vous dire succinctement une
histoire que je sais d'une femme dolente, et d'un exemple de deuil et d'amitié
s'il en fût jamais, je vous ferai bien voir jusqu'où peut
aller la passion d'une femme qui aime parfaitement son mari, et la différence
qu'il y a entre la douleur et l'amour. Mais de grâce, Mesdames, je
vous supplie qu'en me permettant de vous en faire le récit, vous
me promettiez de croire et de vous assurer que j'en suis une copie très
fidèle, et qui n'invente rien.
Il y avait une des plus jolies femmes d'Ephèse,
que le destin rendit veuve dans le fort de sa jeunesse et de sa beauté.
L'amour avait jeté dans son coeur de si fortes racines, et y avait
gravé si profondément les traits de son mari que la mort
ne put en éteindre les flammes, ni en effacer les impressions. La
douleur en était si violente et le ressentiment si vif et si pressant
qu'elle se résolut de mourir pour suivre chez les morts un mari
qui lui avait été plus cher que la vie. Vous allez voir une
preuve irréprochable de cette forte amitié, et un exemple
singulier de l'extrême passion d'une honnête personne pour
son mari. Ne pouvant plus souffrir le jour depuis celui de la perte de
sa chère moitié, et ne pouvant goûter ce reste de vie
qui consistait dans son faible corps atténué également
de sa délicatesse naturelle et de sa profonde tristesse, elle crut
qu'elle ne pouvait faire un pas qui la conduisît plus près
de ces désirs, et qui l'éloignât le plus du déplaisir
de sa perte, qu'en se donnant le plaisir de jouir de sa peine, et de passer
le reste de sa vie dans les soupirs et dans les larmes auprès du
corps de son cher époux. Elle ne voulut point d'autre demeure que
le monument où était le tombeau de ce mari tant aimé;
elle se sevra des ordinaires aliments pour rejoindre avec plus de diligence
les Mânes d'un objet sans lequel elle ne pouvait vivre. Cette louable
douleur attira de toutes parts des admirateurs. Les maris la prêchaient
comme un miracle du sexe, du monde, et surtout du mariage. Les femmes,
sans envie pourtant de l'imiter ni de la suivre, publiaient partout la
généreuse résolution et la fidèle affection
de cette jeune dame, avec toute l'exagération que l'estime et l'admiration
peut faire faire dans des éloges si justes et si bien mérités.
Mais ce monument qui lui avait été si glorieux dans le commencement
de sa douleur, lui fut à la fin fatal, et soit par la malice du
destin, soit par la longueur et la durée de sa tristesse, ce tombeau
qui avait été comme un autel à sa gloire, devint un
lieu de scandale pour sa vertu, et on sut que sa douleur aussi infidèle
que son sexe fut aussitôt changée en une joie, non seulement
interdite, mais encore excessive jusqu'au point de permettre qu'on fît
injure au corps de ce mari transi et gelé dans le sein de la mort,
pour garantir un nouveau galant, que l'amour de cette affligée avait
rendu coupable, et dont il ne pouvait éviter autrement la punition.
Elle était personne de qualité; et ce galant n'était
qu'un soldat qui gardait certains suppliciés que les lois avaient
jugés indignes, non seulement de la vie, mais même des derniers
devoirs qu'on rend aux morts. Ce soldat prenant plus de soin de cette affligée,
que de son criminel, et donnant beaucoup plus à ses plaisirs qu'à
son devoir, se laissa enlever ce pendu que les parents eurent soin d'inhumer
diligemment, cependant que la sentinelle était dans le monument
à consoler la femme fidèle qui n'en sortait point, et qui
semblait avoir entrepris de s'ensevelir toute vive avec son mari mort.
Ce galant fut bien surpris du soudain progrès qu'il fit auprès
de cette beauté, et son bonheur lui eût semblé parfait,
si l'enlèvement de ce corps commis à sa garde, ne l'eût
interrompu de mille craintes et d'une juste appréhension de la peine
qu'il avait méritée, et qu'il voyait inévitable sans
la bonté de cette aussi charitable veuve, que bonne femme, qui lui
donna le moyen de se tirer d'un pas si dangereux, en tirant son mari du
tombeau, et aidant au soldat à le pendre en la place du coupable
qu'on avait dépendu. Voilà ce que je sais de la fidèle
amitié des anciennes femmes, de la force des larmes en fait de douleur,
et de l'autorité que peut avoir la considération de ces aimables
désespoirs, de ce deuil extrême et de cette tristesse opiniâtrée
chez les personnes judicieuses et sévères qui ont le discernement
bon et l'âme libre, qui jugent bien et parlent franchement."
Cette histoire parut un peu injurieuse au sexe,
et scandalisa même un peu ces aimables personnes qui, quoique dans
une conversation libre, ne laissèrent pas de trouver à dire
à cette liberté qui pouvait déplaire, et qui n'oblige
aucunement le sexe.
Abbé MICHEL DE PURE.- La Prétieuse, ou Le
Mystère des Ruelles.- Troisième partie - 1657.-