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TIBULLE, Elégies, Livre
I,
Elégie X.
Si tu devais offenser mes Amours (1), pourquoi faisais-tu tant de
serments d’amitié par les Dieux immortels, pour les violer secrètement,
comme tu as fait ? Ah malheureux ! si quelqu’un du commencement
dissimule ses parjures, certes la peine tardive le suit à pas muets
(2). Pardonnez-moi, Divinités suprêmes, il semble juste de permettre
aux belles personnes d’offenser une fois impunément votre divin
pouvoir. Le Villageois qui cherche le profit joint les Taureaux
à la charrue, et avance en beaucoup de manières son dur ouvrage
sur la terre. Certaines étoiles guident les navires vagabonds (3)
sur la Mer qui obéit aux vents, pour chercher le gain. Mon inclination
a été gagnée par des présents : mais que le Dieu des Amants
mette en cendres ces présents, ou qu’il les convertisse en eau.
La poussière m’en vengera, et gâtera son beau visage ; sa chevelure
se hérissera aux vents ; le Soleil brûlera son teint, il fera
devenir ses cheveux rudes et malpropres, et la longueur du chemin
qu’il entreprend lui donnera de l’effroi. Combien de fois t’ai-je
dit : ne gâte point ta beauté par la couleur de l’or ?
Il se rencontre bien des maux cachés sous l’or (4). Si quelqu’un
épris des richesses viole l’amour, la Déesses des délices lui est
contraire, et ne le favorise nullement. Je souffrirai plutôt que
tu me brûles, ou que tu me donnes de l’épée dans le corps, ou que
tu me déchires le dos à grands coups de fouet. Mais n’espère pas
de te cacher, ayant dessein de pécher. Il y a un Dieu qui défend
les fraudes occultes. Le même Dieu permet souvent que celui
qui rend de mauvais offices, sans dire mot, déploie sa voile aux
vents favorables, pour avancer ensuite des paroles ingénues, après
s’être enivré dans la débauche. Le même Dieu fait aussi parler bien
souvent des gens dans le sommeil, pour découvrir malgré eux des
choses qu’ils voulaient tenir cachées. Je disais ces choses, mais
j’ai honte maintenant d’avoir parlé en pleurant, et m’être abaissé
à tes pieds. Alors tu me jurais que tu n’eusses pas voulu vendre
ta foi au poids de l’or, ni pour des perles de grand prix, non pas
si on te donnait la valeur de toutes les richesses de la Pouille
(5), non pas dis-je si on te rendait possesseur du champ de Falerne,
le principal souci du bon Bacchus (6). Par ces paroles, tu m’ôterais
la créance que les étoiles luisent au Ciel, et que les voies des
rivières sont toutes pures (7): voire même tu pleurais, et
comme je suis sans artifice et crédule, j’essuyais tes joues humides.
Que ferais-tu, si toi-même aussi, tu ne devais point être aux bonnes
grâces de cette fille ? Je souhaite que toute légère qu’elle
est, elle soit formée à ton exemple. O combien de fois pendant la
nuit, de peur que quelqu’un ne fît de confidence avec elle, ai-je
porté de flambeaux à sa suite ? Souvent elle s’offrait à toi
contre ton attente par le service que je lui rendais : mais
elle se cachait incontinent en refermant sa porte. Dès là, je me
pus dire malheureux par la persuasion que je me donnais follement
que j’étais aimé : car je pouvais être plus avisé pour éviter
tes chaînes. Je dirai bien même que je chantais tes louanges d’un
esprit transporté. Mais j’ai honte maintenant de moi-même et de
mes vers. Je voudrais que le feu les eût tous brûlés, ou que la
rivière les eût entraînés. Que celui qui n’a souci que de vendre
la beauté, et d’en remporter le prix en sa main, n’approche point
de nous. Mais que la femme de celui qui s’est efforcé de corrompre
ta jeunesse par les présents se venge de lui par des ruses continuelles.
Et quand par un abus étrange de sa pudicité, elle aura lassé quelque
jeune homme dans son cabinet, qu’elle se couche toute vêtue auprès
de toi. Qu’il y ait toujours dans ton lit des marques étrangères,
et que ta maison soit incessamment ouverte aux gens débauchés. Qu’on
ne die point que ta sœur lascive ait bu davantage de coups qu’elle
n’a remporté de prix sur beaucoup d’Athlètes. Car elle demeure à
table bien souvent les nuits entières, et les lasse tous à boire
jusqu’au lever de l’aurore. Il n’y a point de femme au monde qui
puisse mieux employer la nuit, ni partager son temps, à des choses
plus diverses . Mais elle sait tes pratiques, et tu es si stupide
que tu ne t’en es pas encore aperçu quand elle s’agite auprès de
toi d’une façon qui n’est pas ordinaire. Te persuades-tu qu’elle
ait un grand soin de sa tête, ou qu’elle peigne ses petits cheveux
pour l’amour de toi ? Ton visage, en l’état qu’il est, lui
pourrait-il bien persuader qu’elle mettrait des bracelets d’or,
et qu’elle se voudrait parer d’une veste de pourpre à ton sujet ?
Ce n’est pas pour toi, mais pour un certain jeune homme à qui elle
veut paraître belle, qu’elle destine tes biens, et toute ta maison.
Ce n’est pas pourtant qu’il y ait du vice, mais une belle Dame comme
elle est fuit comme la peste les gens goutteux, et les caresses
d’un vieillard. C’est toutefois en la compagnie de ce galant homme
(8) que notre Ami a fort mal passé son temps. Certes, je croirai
désormais qu’il se pourrait également divertir avec les plus barbares
(9). As-tu donc été si hardie que de vendre à d’autres les caresses
qui m’appartiennent. ? As-tu osé porter à d’autres les baisers
qui me sont dus ? Je suis assuré de tes larmes, quand un autre
aura gagné mon cœur pour exercer en ta place un Empire absolu (10).
Alors ta peine me donnera de la joie, et on marquera mes fortunes
sur une lame d’or dans le Temple de Vénus :
Des faux liens d’amour (11) enfin je suis vainqueur,
Mais dans le saint désir de t’avoir favorable,
Déesse secourable,
Tibulle te consacre, et ce vœu, et son cœur.
Remarques :
(1) Si tu devais offenser mes Amours. Il se plaint du
mépris de quelque personne qu’il aimait, et au lieu d’Amantes,
qui est dans l’édition latine, j’ai lu Amores.
(2) La peine tardive le suit à pas muets, car, comme disait
Porphyre, les Anciens estimaient que les Dieux avaient des pieds
de laine, parce qu’ils viennent sans bruit quand ils s’approchent
lentement pour châtier les crimes. Horace en parle en cette sorte,
--- Saepe Diespiter
Neglectus, incesto addidit integrum ;
Rato antecedentem
Deseruit pede poena claudo.
(3) Certaines étoiles guident les navires vagabonds.
Les Anciens, n’ayant point encore l’usage de la boussole, observaient
quelques étoiles pour ne se pas fourvoyer dans leur navigation.
La Cynosure qui est la petite ourse servait aux Tyriens, et Hélice
aux Grecs, témoins ce beau passage de Valérius Flaccus en son 1.
des Argonautes
--- Neve in Tyriis Cynosura Carinis
Certior: aut Graiis Helice servanda magistris?
Mais le Pôle était généralement observé par les Nôtres.
(4) Il se rencontre bien des maux cachés sous l’or. Car c’est
à cause de l’or, des richesses, comme l’écrit Phocylide, que la
guerre se fait, qu’on ravit le bien d’autrui, et qu’une infinité
de massacres se commettent.
(5) Toutes les richesse de la Pouille, ou de la Campanie,
qui fait aujourd’hui du Royaume de Naples, et l’une des meilleures
et des plus fertiles Provinces de toute l’Italie : ce qui fait
dire à Florus, au 16. chapitre de son 1. livre omnium non modo
Italia, sed toto orbe terrarum pulcherrima Campania Plaga est,
et Properce dans son troisième livre,
Nec mihi mille jugis Campania pinguis aratur.
(6) Falerne, le principal souci du bon Bacchus. Falerne
est une montagne de la Campanie auprès de Pouzzoles où il croît
d’excellents vins.
(7) Les voies des rivières sont toutes pures, ou le fonds
du lit des rivières, lequel à la vérité n’est jamais si pur qu’il
n’y ait toujours beaucoup de bourbe, toutefois au lieu de fluminis,
qui est dans l’édition latine, les autres lisent fulminis.
(8) De ce galant homme, de ce vieillard que sa femme qui
était belle fuyait comme la peste.
(9) Avec les plus barbares, ou avec les plus sauvages, ou
les plus farouches : ce qui marque une grande brutalité que
ce mot de Virgile jungentur jam griphes equis, ou que cet
autre d’Horace,
Sed prius Apulis jungentur caprea lupis.
(10) Pour exercer en ta place un Empire absolu. J’ai
en cet endroit plutôt suivi le sens que la propre signification
du mot in gremio qui est au latin, joint que d’autres lisent
in regno, comme dans l’exemplaire de Sforce, et dans un autre
que cite Achille Tatius, il y avait : Et geret in regno
bella superba tuo.
(11) Des faux liens d’Amour. Cette inscription que j’ai rendue
en vers dans le sens du Poète a été imitée par Ovide dans son 1.
livre des Amours,
Subscribam Veneri, fidas tibi Naso tabellas
Dedicat : at nuper vile fuistis
acer.
Traduction et remarques de Michel de Marolles, abbé de Villeloin
(1600-1681), édition de 1653.
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