TIBULLE, Elégies, Livre
I,
Elégie II.
Verse du vin (1), et par le bon vin, apaise mes douleurs nouvelles,
afin que le sommeil (2) se coule sur mes yeux appesantis par les veilles,
et qu’ayant la tête remplie des fumées du vin, il ne soit permis à
personne de m’éveiller, tandis que mon amour infortuné me laissera
quelque repos. Car on a donné à la Belle que j’aime une garde cruelle,
et la rude porte de son logis est fermée d’une serrure bien forte.
O Porte (3)! si tu me rends difficile l’abord de cette Dame,
que la pluie te batte rudement, et que Jupiter te frappe de ses foudres.
Mais étant touchée de mes plaintes, demeure ouverte pour moi seul,
de peur que tu fisses du bruit, si pour t’ouvrir secrètement, on te
faisait tourner sur les gonds qui te soutiennent. Que si je t’ai dit
quelques injures pendant la folie qui me possède, je te prie de me
les pardonner, et je souhaite qu’elles retournent sur ma tête. Il
sera même bien à propos que tu te ressouviennes de beaucoup de choses
que j’ai faites pour l’amour de toi, non sans y joindre mes
humbles prières, quand je mettais autour de ton cadre des bouquets
de fleurs. Délie, ne te montre point timide à tromper tes gardes.
Il ne faut pas manquer de hardiesse. Vénus même prête secours aux
âmes fortes (4). Elle est favorable, et quand un jeune homme tente
de nouvelles voies, et quand une fille barre sur elle sa porte avec
de grands verrous. Elle enseigne de se lever secrètement de son lit,
et de pouvoir marcher sans faire bruit. Elle apprend à se parler avec
signes en la présence du mari, et donne l’art de retrancher les paroles
gracieuses de certaines marques étudiées qui s’expliquent facilement
sans dire mot ; et n’enseigne pas tout le monde de la même sorte,
mais ceux-là seulement que la paresse n’appesantit point, et que la
crainte n’empêche pas de se lever dans l’obscurité de la nuit. Pour
moi, je me promène le soir par toute la ville (5), agité de diverses
pensées. Vénus me rend assuré dans les ténèbres, et ne permet pas
que quelque Filou (6) me blesse de l’épée, ou m’ôte le manteau. Quiconque
se trouve épris des charmes de l’amour est une personne sacrée, et
peut aller en sûreté en quelque lieu qu’il voudra sans craindre qu’on
lui dresse des embûches. Les froidures des nuits d’hiver qui rendent
paresseux ne m’en sauraient empêcher, non plus que la grosse pluie
quand elle tombe à verse. Ce travail ne m’incommode point, pourvu
que Délie me fasse ouvrir sa porte, et que sans parler, elle m’appelle
du seul bruit de ses doigts. Ne paraissez point avec des flambeaux,
gens du logis, si vous venez au-devant de moi. La déesse qui fait
aimer veut que ses larcins soient cachés. Ne vous effrayez pas aussi
par le bruit de vos pieds, ne vous informez point de notre nom, et
n’apportez point de chandelle à notre visage pour nous reconnaître.
Si quelqu’un a jeté sur nous les yeux sans y penser, qu’il le dissimule,
et qu’il atteste tous les Dieux qu’il n’a point de mémoire de nous
avoir connus : car si quelqu’un est causeur, il s’apercevra bien
tôt que Vénus tire son origine du sang et qu’elle doit sa naissance
à la mer impitoyable (7). Ton mari néanmoins n’y ajoutera point de
foi, comme j’en ai été assuré par les tours magiques d’une Sorcière
(8) qui m’a toujours dit la vérité. Je lui ai vu tirer les étoiles
du Ciel, elle a renversé par ses charmes le cours d’un fleuve rapide :
la terre s’est fendue par la force de ses enchantements. Elle évoque
les Mânes de leurs tombeaux (9), et enlève quelquefois les ossements
des morts de leurs bûchers fumants. Tantôt elle attire des troupes
infernales par un certain murmure, et tantôt elle ordonne aux âmes
de revenir au monde, ayant arrosé leurs cendres de lait. Quand il
lui plaît, elle écarte les nuages qui couvrent le Ciel et qui le rendent
triste ; et selon qu’elle le juge à propos, elle fait en Eté
des monceaux de neige sur les champs. On dit qu’elle est la seule
qui connaît parfaitement toutes les propriétés malignes des herbes
de Médée, et qui sait dompter les chiens farouches d’Hécate (10).
Voici les enchantements qu’elle me fit dernièrement pour tromper ceux
que je voudrais. Chante trois fois (11), me dit-elle, et crache trois
fois en récitant tes vers. Celui dont il est question ne pourra rien
soupçonner de nous, n’ajoutant foi à personne du monde, ni à soi-même,
s’il me voyait de ses propres yeux couché dans son lit. Toutefois,
ne dis rien des autres (12): car il ne m’importe nullement qu’il
voie tout ce qu’ils font, pourvu qu’il ne soupçonne chose quelconque
de moi seul. Quelle créance en dois-je avoir ? Elle maintient
qu’elle peut guérir de l’amour par des paroles et par de certaines
herbes. Enfin, elle me purifia du feu de ses torches ; et pendant
une nuit sereine, elle immola une hostie noire aux Dieux de la Magie
(13). Cependant je faisais ma prière, non pas afin que je fusse entièrement
délivré de l’amour ; mais afin qu’il fût réciproque : et
certainement je n’eusse pas voulu qu’il eût pu se passer de toi.
Remarques :
(1) Verse du vin, les anciennes éditions de cette pièce
y laissaient beaucoup d’obscurité, mais depuis qu’elles ont été corrigées
par Scaliger, le sens en paraît beaucoup plus clair. Ici le Poète
veut boire plus que de coutume pour oublier l’injure qu’on lui a faite
de lui empêcher l’entrée du logis de sa Maîtresse.
(2) Afin que le sommeil, le remède du vin est souverain à quelques-uns
pour rendre le sommeil ; mais il n’ôte pas les fantaisies amoureuses,
s’il est pris modérément : d’où vient qu’Ovide a dit vers la
fin de son second livre du Remède d’Amour :
Vinae parant animos Veneris, nisi plurima sumas :
Ut stupeant multo corda sepulta mero.
et plus bas,
Aut nulla ebrietas, aut tanta sit, ut tibi curas
Eripiat : si qua est inter utrumque, nocet.
(3) O Porte. C’est ici une imprécation contre une Porte
que Tibulle fait par une fantaisie poétique, comme si une Porte était
une chose animée ; mais c’est en cela qu’il marque bien la véhémence
de son amour, et la galanterie s’y conserve toute entière, en quoi
Properce l’a suivi.
(4) Vénus même prête secours aux âmes fortes. Ovide en parlant
de Thisbé dit la même chose : Audacem faciebat amor. Et
dans le second livre des Fastes,
Exitus in dubio est audebimus, ultima dixit.
Viderit, audentes forsque, Venusque juvat.
à quoi se rapporte aussi ce vers de Claudien,
Fors juvat audentes, prisci sententia vatis,
faisant allusion à cette parole si connue du Poète,
--- Audaces fortuna juvat.
(5) Pour moi, je me promène, etc. Ceci répond à deux vers latins
que Scaliger rejette comme supposés, ne les jugeant pas dignes de
la politesse ni du bel esprit de Tibulle. C’est pourquoi il les effaça
de ses éditions : mais je les ai conservés, n’ayant point trouver
de nécessité absolue de les retirer.
(6) Filou. C’est un mot qui est encore en usage de notre temps
pour dire un escroc ou un voleur de manteau, qu’on appelle à Paris
tireur de laine. Toutefois l’origine de ce mot est assez difficile,
et je me suis quelquefois imaginé qu’il pouvait venir de fil,
faisant allusion à ce qui se dit communément : bailler du
fil à retordre, pour dire tromper, ou bien ayant égard aux étoffes
qui sont filées, puisque les filous ne sont pas beaucoup différents
des tireurs de laine.
(7) Vénus tire son origine, etc. Nous avons expliqué cela sur
le Pervigilium Veneris attribué à Catulle : mais ici le
Poète veut dire que si quelqu’un offense la Déesse des Amours, elle
n’aura point de pitié de lui, en quoi elle lui fera bien paraître
qu’elle tire son origine du sang et de la mer impitoyable.
(8) Les tours magiques d’une Sorcière. Voyez ceux qui sont
décrits si élégamment dans le 6. livre de Lucain et dans la Médée
des Métamorphoses d’Ovide.
(9) Elle évoque les Mânes de leurs tombeaux, c’est-à-dire elle
fait revivre un mort pour quelque temps, comme celui qu’Ericto fit
parler dans Lucain à Sextus, fils de Pompée. Ainsi Horace a dit dans
l’une de ses Satires :
--- Cruor in fossam confusus, utinde
Manes elicerent animas responsa daturas.
(10) Les chiens farouches d’Hécate, ou les chiennes
farouches, s’il entend parler des trois furies infernales, comme
Horace :
--- Hecaten vocat altera saevam
Altera Tisiphonem : serpentes, atque videres.
Infernas errare canes.---
et Lucain au lieu que j’ai déjà cité,
Stygiasque canes in voce suprema destituam.
Toutefois comme on immolait des chiens à Hécate, c’est-à-dire
à Perséphone qui est la même que la Proserpine des Enfers, selon la
remarque du scholiaste de Lycophron, il pourrait bien être aussi que
le Poète fait allusion à cette coutume.
(11) Chante trois fois. Que n’a-t-on point dit du nombre ternaire,
dont Servius a fait des observations sur ce mot du Poète,
--- Numero Deus impare gaudet.
et touchant le mystère de cracher trois fois, Pline en écrit beaucoup
de choses dans son 28. livre où sont ces mots : Terna despuere
deprecatione in carminibus necessarium.
(12) Ne dis rien des autres, ou ne te mets point en peine des
autres, car il m’est fort indifférent que le mari, dont il parle en
cet endroit, les voie ou ne les voie pas.
(13) Aux Dieux de la Magie, c’est-à-dire aux Dieux Infernaux,
ou plutôt aux Démons.
Traduction et remarques de Michel de Marolles, abbé de Villeloin (1600-1681),
édition de 1653. |
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