TIBULLE, Elégies, Livre
I,
Elégie I.
(1) Qu’un autre épris de l’éclat de l’or (2) accumule des richesses
et qu’il possède force domaines dans un bon pays (3): ce ne sera
pas sans les agitations de la crainte que donnent toujours les surprises
d’un ennemi voisin (4). Je suis bien d’avis aussi que le bruit des
trompettes guerrières (5) éloigne continuellement de ses yeux les
douceurs du sommeil, tandis que ma pauvreté me laissera dans une vie
oisive (6), pourvu que mon foyer soit éclairé d’un feu perpétuel (7)
et que l’espérance ne m’abandonne point, mais qu’elle me fournisse
toujours des monceaux de blé et des tonnes de vin nouveau (8). Comme
je suis devenu champêtre, je planterai la tendre vigne (9) en sa saison,
et j’ai assez d’adresse pour faire des antes (10). Je ne rougirai
point aussi de tenir parfois la bêche à la main, ou d’aiguillonner
les bœufs tardifs pour leur faire hâter la pas, et je ne serai point
fâché de reporter au logis, entre mes bras, la jeune brebis égarée,
et le petit chevreau abandonné de sa mère, s’étant oublié de la suivre.
J’ai accoutumé toutes les années de purifier mon Berger (11), et d’arroser
de lait la paisible Palès (12). Car soit qu’une souche dénuée de feuillages
au milieu d’un champ, soit qu’une pierre antique dans un carrefour
se trouve ornée de bouquets, elle attire mes respects : et de
quelques fruits que m’apporte chaque année, je fais des présents au
Dieu de l’Agriculture. Qu’une couronne d’épis cueillis dans notre
champ soit appendue aux portes de ton Temple, blonde Cérès (13);
qu’il y ait dans l’enclos de mes arbres fruitiers un gardien rubicond
(14), afin que, de sa terrible faux, Priape y donne l’épouvante aux
oiseaux. Recevez aussi les présents qui vous sont dus, Lares (15)
protecteurs de mon petit fonds, autrefois opulent, et maintenant pauvre.
Alors une génisse qu’on menait autour des champs, étant destinée pour
le sacrifice, purifiait force bétail ; mais aujourd’hui une brebis
est une grande victime (16) pour un petit domaine. Une brebis sera
immolée en votre honneur, Divinités champêtres, et la jeunesse
rustique fera des acclamations de joie (17) tout autour. Donnez-nous
de bons vins, avec une abondante moisson. O Dieux ! honorez de
votre présence, et ne méprisez point les dons qui vous vous sont offerts
sur une table pauvre et dans des vaisseaux de grès qui ont pourtant
de la netteté. Autrefois le vieux paysan se faisait des pots de terre
et se façonnait des vaisseaux d’argile faciles à manier. Mais vous,
Larrons, et vous Loups ravissants, épargnez mon petit troupeau, votre
proie se doit chercher entre ceux qui sont si nombreux. Je ne demande
point les richesses de nos Pères, ni les fruits que portait à l’ancien
Aïeul la moisson semée dans les guérets : une petite récolte
me suffit. Je suis content si on me permet de délasser mes membres
fatigués sur ma paillasse accoutumée. O que c’est une chose agréable
d’ouïr de son lit les vents impétueux et de tenir sa maîtresse entre
ses bras. ! Que c’est un grand plaisir de dormir en sûreté, quand
pendant l’hiver un Autan pluvieux (18) fait tomber à verse une grosse
pluie mêlée de frimas et de neige fondue ! Je n’en demande pas
davantage, et que celui-là devienne riche qui peut supporter la furie
de la mer et la rigueur de l’orage. A cette heure, je puis vivre content
de peu de choses (je ne le pouvais pas autrefois) et il ne faut pas
toujours s’engager dans un long chemin : mais il est bon d’éviter
les ardeurs de la canicule à l’ombre d’un arbre touffu, auprès d’un
ruisseau qui s’écoule doucement. O qu’il vaut bien mieux que tout
l’or du monde périsse et que toutes les émeraudes (19) soient abîmées
que de donner sujet à pas une fille de pleurer pour l’avoir abandonnée.
C’est à toi, Messala, qu’il sied bien de faire la guerre sur terre
et sur mer, afin que ta maison se pare des dépouilles de tes ennemis
vaincus. Pour moi qui suis captif d’une jeune Beauté, je demeure toujours
assidu devant sa porte où l’on me laisse avec autant de rigueur que
si j’en étais le portier. Il est vrai, ma Délie (20), que je n’ai
pas grand souci d’être loué de force gens, pourvu que tu me souffres
auprès de toi. Je souhaite même qu’on m’appelle malhabile et paresseux,
pourvu que, demeurant auprès de toi, ô ma chère Délie, je puisse accoupler
mes bœufs, et mener paître mon petit troupeau sur la montagne, pourvu
qu’il me soit permis de jouir de la douceur de tes embrassements et
que je puisse dormir paisiblement sur les lits naturels qu’une terre
inculte nous présente. Que sert-il d’être couché sur un lit de pourpre
de Tyr, étant privé des faveurs de l’Amour, quand la nuit arrive pour
la passer sans dormir avec des larmes bien amères ? Car alors,
ni les plumes molles, ni une couverture en broderie, ni le
doux murmure des eaux ne peuvent apporter le sommeil. Que celui-là
soit tout de fer qui, te pouvant posséder, aime mieux suivre les armes
et chercher le butin de la guerre. Je souffre sans peine qu’il conduise
son triomphe à la tête des troupes enchaînées des Ciliciens, qu’il
plante ses étendards dans les pays subjugués et que, brillant de tous
côtés sous l’éclat de l’argent et de l’or, il paraisse monté sur quelque
léger coursier, pourvu que je te voie au dernier moment de ma vie,
et pourvu qu’en mourant, je te touche d’une main débile. Tu pleureras
sans doute, Délie. Et quand je serai mis sur le lit funèbre
pour être brûlé( 21), tu me donneras des baisers trempés de tes larmes.
Tu pleureras, car tes entrailles n’ont pas la dureté du fer, et un
rocher ne s’élève point du fond de ton cœur. Il n’y aura point de
garçons, ni de filles qui retournent de mes funérailles avec des yeux
secs. Pour toi, Délie, n’offense point mes ombres ; mais épargne
tes cheveux déliés, et ne déshonore point ton beau visage. Cependant,
joignons nos amours, tandis que les Destinées le permettent. La mort
approche avec sa tête obscure : l’âge imbécile qui nous viendra
bientôt saisir nous défendra d’aimer, comme il ne laisse pas la liberté
aux têtes chenues de parler d’amourettes et de galanterie. Maintenant
il nous est permis de nous divertir aux passe-temps de la gaie Vénus,
tandis qu’il n’y a point de honte à ceux de notre âge de rompre les
portes des maisons, et qu’il ne nous est point malséant d’y mêler
des riottes avec un peu de bruit. Certes en cela, je puis dire que
je suis également bon Capitaine et bon Soldat. Pour vous, Etendards,
et vous Trompettes, éloignez-vous d’ici. Portez des blessures aux
Amateurs de la gloire, portez leur des richesses. Quant à moi
qui me contente de mon petit amas, je méprise les Riches, et
je n’appréhende pas la famine.
Remarques :
(1) Cette Elégie, qui est mise la première dans l’ordre, est la
dernière dans le temps selon la remarque de Scaliger : car Tibulle,
après avoir dissipé de grands biens qu’il avait eus de la succession
de ses pères, se retira aux champs, ce qui a donné sujet à Horace
de dire à son occasion :
Di tibi divitias dederant, artemque fruendi.
Et certes, s’il y a lieu d’en parler par conjecture, il semble
qu’il avait employé la plus grande partie à faire l’amour, et que
depuis il en fut touché de repentir, dont aussi Horace, son bien Ami,
essaya de le consoler dans la pièce qui commence,
Albi ne doleas plus nimio, etc.
Ce que j’ai fait voir dans la vie de notre Auteur, tirée par Lilius
Giraldus, et de quelques autres. Et le Poète lui-même en dit beaucoup
de choses dans cette Elégie, aussi bien que dans son Panégyrique à
Messala.
(2) De l’éclat de l’or, au lieu de de l’or jaune, pour
le Fulvo auro du latin : mais il ne faut pas que notre
exactitude aille jusque-là, et rendre toujours la propre signification
des mots serait bien souvent une chose ridicule, comme si j’avais
traduit le premier vers de cette Elégie par celui-ci :
Qu’un autre par l’or jaune amasse des richesses.
(3) Dans un bon pays. Il y a culti au latin, mais
cela s’entend d’un pays fertile, en quoi consiste la force du sens
du Poète. Le mot latin jugera, qui est dans le texte, signifie
proprement arpents de terre, et un arpent est un espace d’autant
de terre que deux bœufs en peuvent labourer en un jour, dont plusieurs
Auteurs ont écrit, et entre autres, le vieux Caton, Columelle au sixième
livre, et Pline en son dix-huitième de l’Histoire naturelle.
(4) Un ennemi voisin, cela se peut aussi entendre des gens
de guerre qui ravagent tous les lieux où ils passent.
(5) Les trompettes guerrières, le son de ces trompettes épouvantent
les Citoyens, mais surtout les avares qui n’appréhendent rien si fort
que de perdre par la guerre les richesses qu’ils ont amassées pendant
la paix.
(6) Dans une vie oisive, c’est ainsi qu’il appelle la vie privée :
toutefois le mot latin est un peu plus fort que celui de notre version,
mais il n’en est pas plus juste. Après les paroles, Me mea paupertas,
etc. on en lisait d’autres que celles que j’ai fait imprimer dans
cette édition. Mais j’ai suivi les corrections de Joseph Scaliger,
lesquelles sont également judicieuses et dignes de louanges.
(7) Pourvu que mon foyer soit éclairé d’un feu perpétuel, c’est
une façon de parler proverbiale, pour dire avoir les choses nécessaires
à la vie. Ainsi Martial a mis au rang de ses plus grands souhaits
Focum perennem. Et Stace au 1. des Silves en parlant
de Tibulle a dit :
Divesque foco lucente Tibullus.
(8) Des tonnes pleines de vin nouveau, des pipes, ou des poinçons
de vin. Car avec une telle provision que celle dont parle ici le Poète,
on se peut aisément consoler de la pauvreté.
(9) La tendre vigne, c’est-à-dire une jeune vigne, ou bien
un cep qui se renouvelle par l’invention des provins. Mais les diverses
façons de la planter se trouvent élégamment décrites au 2. livre des
Géorgiques, et au 3. de Columelle.
(10) Je ferai des antes. J’ai rendu le sens de l’Auteur plutôt
que les mots, et le grandia poma du latin se prend pour l’arbre
qui porte les fruits. Après ces mots, il y avait des vers transposés
dans les anciennes éditions, mais ils ont été remis en leur place
par le docte Scaliger.
(11) J’ai accoutumé toutes les années de purifier mon Berger.
Il faisait cela selon la coutume qui se pratiquait avant la fête de
Palès, comme Ovide le décrit au 4. des Fastes ; et de
la fumée qu’on faisait avec du souffre, du chaume brûlé, et de la
fiente de cheval, où l’on mêlait aussi les feuillages et les couronnes
qu’on avait mises autour des Bergeries, on parfumait vers le soir
tout le bétail après qu’il s’était bien repu, et le Berger même n’y
était pas oublié, dont nous avons vu quelque chose de semblable en
nos villages la veille de S. Jean, comme ceci se faisait anciennement
la veille de la fête de la grande Palès qui était la Déesse des Bergers.
(12) La paisible Palès. Parce qu’elle aime la paix, et qu’en
effet il n’y a rien de plus contraire que l’humeur guerrière à la
vie pastorale. Les fêtes de cette Déesse s’appelaient Palilia,
ou Perilia, ou Paliria, et ce fut au grand jour de cette
solennité que Rome fut fondée par des Bergers, témoins ces vers de
Properce,
Urbi festus erat, dixere palilia Patres,
Hic primus coepit moenibus esse dies.
Son sacrifice consistait principalement à brûler des faisceaux de
sarment, à sauter par-dessus, à boire du lait, et à en répandre sur
la statue de la Déesse.
(13) Blonde Cérès, à cause de la couleur des blés quand ils
sont mûrs, lesquels étaient sous sa protection ; et par Cérès,
on entendait aussi la terre que les Anciens appelaient Tellus,
et lui donnaient une couronnes d’épis : imposuitque suae spicea
serta comae, Ovid. fast.4.
(14) Gardien rubicond, il entend Priape qui avait les jardins
sous sa protection. Il est appelé rouge, ou rubicond, à cause de quelque
chose de rouge qu’il découvrait avec un peu d’effronterie. Ovide au
6. des Fastes l’appelle de la même sorte, at ruber hortorum
custos. Nous en avons parlé dans nos Remarques sur Horace.
(15) Lares, étaient les Dieux qui avaient la protection des
Villes, et on tenait qu’ils veillaient aux carrefours des rues pour
la sûreté publique. Leurs statues recevaient des couronnes de la main
du peuple. Il y avait aussi des Lares des champs, que la superstition
avait persuadé être enfants de Jupiter et de la Nymphe Juturne.
(16) Une brebis est une grande victime, dans plusieurs éditions,
on lisait Hostia parva, et non pas Hostia magna comme
nous avons mis dans celle-ci selon la pensée de Muret et de Scaliger,
et cela sans doute revient mieux au sens du Poète qui veut marquer
sa pauvreté en comparaison des richesses qu’il possédait autrefois.
(17) Fera des acclamations de joie, cela s’explique en latin
par une seule interjection de deux lettres qui marquait la joie qu’on
sentait pour la jouissance d’un bien fort souhaité.
(18) Un Autan pluvieux, c’est le vent de midi qui d’ordinaire
apporte la pluie. D’autres disent l’Auton, comme le Cardinal du Perron.
L’Eure au panage sec, qui prend son vol d’amont
L’Auton et l’Africain qui les vagues semond.
Toutefois en un autre endroit, il appelle ces vents Austres
furieux, mais Autan se dit plus communément.
(19) Toutes les émeraudes. Les Anciens estimaient les Emeraudes
entre toutes les pierres précieuses. C’est pourquoi le Poète les nomme
ici particulièrement avec l’or pour marquer une grande opulence.
(20) Délie, c’est le nom que Tibulle voulut donner à sa première
Maîtresse : elle s’appelait autrement Planca.
(21) Quand je serai mis sur le lit funèbre pour être brûlé.
La coutume de brûler les corps ne fut introduite à Rome que depuis
un certain Cornelius, selon la remarque de Cicéron dans son livre
des Lois, car auparavant on avait accoutumé de les enterrer,
comme nous le pratiquons aujourd’hui.
Traduction et remarques de Michel de Marolles, abbé de Villeloin (1600-1681),
édition de 1653. |
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