SENEQUE, Les Lettres à Lucilius,
Traduction par M. Pintrel,
revue et imprimée par les soins de M. de La Fontaine, 1681.
EPISTRE VIII
Il ne faut pas demeurer oisif dans la retraite. - Les biens de
fortune ne sont pas à nous.
Vous me dites que je vous conseille d'éviter les compagnies, de vous
retirer, et de vous contenter du témoignage de votre conscience ;
et vous demandez que sont devenus nos préceptes qui recommandent si
fort de mourir dans l'action. Eh quoi ! pensez-vous que je demeure
toujours assis ? Je ne me suis caché et renfermé que pour être
utile à tout le monde ; il n’y a point de jour que je
ne travaille ; je donne une partie de la nuit à l'étude ;
je tiens mes yeux sur l'ouvrage tout appesantis et fatigués de veilles,
et je ne dors que quand je ne puis plus m'empêcher de dormir. Je me
suis retiré non seulement des hommes, mais encore des affaires, et
particulièrement des miennes. Je travaille pour la postérité, j'écris
des choses qui lui puissent servir. Je mets sur le papier de salutaires
avis, comme l'on y met des compositions de bons remèdes. J'en ai reconnu
les effets par l'application que j'en ai faite sur mon mal, lequel,
bien qu'il ne soit pas entièrement guéri, au moins n'augmente-t-il
pas. Je montre aux autres le droit chemin que j'ai connu trop
tard, et après m'être lassé en courant de côté et d'autre. Je crie
à haute voix : “Fuyez tout ce que le peuple estime, tout ce que le
hasard donne, et tenez pour suspects tous les présents de la fortune :
c'est ainsi que l'on trompe les poissons et les autres animaux par
la douceur de quelque amorce. Croyez-vous que ce soient des présents
de la fortune ? Ce ne sont que des pièges. Quiconque voudra vivre
en fermeté, qu'il évite autant qu'il pourra des bienfaits si engageants ;
car en les pensant prendre, il se trouve que nous sommes pris. Ce
chemin conduit à un précipice, et une vie si éclatante finit ordinairement
par une chute funeste. D'ailleurs on ne peut plus s'arrêter quand
la prospérité commence à nous emporter. Tenez-vous ferme, ou retirez-vous ;
car si vous en usez ainsi, la fortune pourra bien vous donner quelque
secousse, mais elle ne vous renversera pas.”
“Gardez ce régime de vivre qui est fort salutaire. Donnez seulement
à votre corps ce qui suffit pour se bien porter. Il faut le traiter
un peu rudement, de peur qu'il ne soit pas assez soumis à l'esprit.
Ne mangez que pour apaiser la faim, et ne buvez que pour éteindre
la soif. Ne cherchez en votre habit qu'à vous défendre du froid, ni
en votre logement qu'à vous mettre à couvert des injures de la saison.
Il est indifférent que votre maison soit bâtie de gazons ou de marbre :
un homme est aussi bien sous une couverture de chaume que sous un
lambris doré ; et l'on ne doit point faire état des embellissements
qui sont superflus. Songez qu'il n'y a rien en vous de considérable
que l'esprit, lequel étant grand, tout lui doit paraître petit.” Si
je m'entretiens de ces pensées, et que je les transmette à la postérité,
ne vous semble-t-il pas que je fais beaucoup plus de fruit que d'aller
plaider une cause, que d'apposer mon cachet à quelque testament, ou
de prêter ma voix et ma main dans le sénat à un ami qui briguera quelque
charge ? Croyez-moi, ceux que l'on pense être à ne rien faire,
sont ceux quelquefois qui font les plus grandes choses ;
ils traitent en même temps de ce qui regarde les dieux et les hommes.
Mais il faut finir, et payer quelque chose pour cette lettre, comme
j’ai de coutume : ce ne sera pas du mien. Revoyons encore Epicure,
dont voici une parole que j'ai lue aujourd'hui : “Il faut servir
la philosophie pour jouir d'une véritable liberté.” Elle ne diffère
point à nous affranchir, et ne remet pas de jour à autre ceux qui
attendent ce bienfait d'elle ; car c’est être libre, en effet,
que de servir la philosophie. Vous me demanderez peut-être pourquoi
je rapporte tant de sentences plutôt d'Épicure que de nos gens. Mais
pourquoi croyez-vous que les paroles d'Epicure ne soient pas publiques ?
Combien les poètes disent-ils de choses qui ont été ou qui seront
dites par les philosophes ? Je ne parle point des poètes tragiques,
ni de nos pièces romaines, qui tiennent de la comédie et de la tragédie.
Combien y a-t-il de beaux vers dans la bouche des bouffons ?
Combien de bonnes choses dont Publius est l'auteur, qui mériteraient
d’être récitées, non pas devant la canaille, mais devant des gens
de qualité ? Je vous veux rapporter un de ses vers qui regarde
la philosophie, et cette partie que nous venons de toucher. Il dit
que les choses fortuites ne doivent pas être comptées comme à nous :
Nous ne nous devons point l'effet de nos souhaits.
Je me souviens de vous en avoir ouï dire un qui me semble meilleur
et plus concis :
Ne comptons point à nous les présents du hasard.
Je n'en veux pas omettre un autre qui vient encore de vous, et
qui est de même force :
On peut ravir le bien que l'on a pu donner.
Ce n'est pas pour vous payer de votre propre bien que j'ai dit
cela. |
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