SENEQUE, Les Lettres à Lucilius,
Traduction par M. Pintrel,
revue et imprimée par les soins de M. de La Fontaine, 1681.
EPITRE VI
C'est une disposition pour s'amender que de connaître ses défauts.
— La conversation instruit mieux que les préceptes.
Je m'aperçois, cher Lucile, que non seulement je deviens meilleur,
mais je me transforme pour ainsi dire. Ce n'est pas que je me promette
qu'il ne restera rien chez moi qui doive être changé. Pourquoi n'y
aurait-il pas quantité de choses à corriger, à retrancher ou à perfectionner ?
C'est une preuve de l'amendement de notre vie que d'en connaître les
défauts, lesquels nous ne remarquions pas auparavant. L'on congratule
certains malades, lorsqu'ils commencent à sentir leur mal. Je voudrais
bien vous communiquer ce changement si soudain qui s'est fait en moi :
je croirais alors être parfaitement assuré de cette amitié véritable
qui est entre nous, que l'espérance, la crainte, ni l'intérêt ne sauraient
altérer, de cette amitié, dis-je, avec laquelle les hommes meurent
et pour laquelle ils se sacrifient. Je vous en nommerai beaucoup qui
n'ont pas manqué d'amis, mais seulement d'amitié : cela toutefois
ne peut arriver entre personnes qu'une même inclination associe à
la recherche de la vertu. Mais pourquoi cela ne se peut-il ?
Parce qu'ils savent bien que toutes choses sont communes entre eux,
et principalement les adversités.
Vous ne sauriez vous imaginer combien je fais de profit chaque jour.
Faites-nous part, direz-vous, des moyens que vous avez trouvez si
efficaces. J'en ferais volontiers une transfusion dans votre âme,
s'il m'était possible ; car je ne prends plaisir à apprendre
quelque chose que pour l'enseigner aux autres. En vérité, rien ne
me satisfera jamais, quelque excellent et salutaire qu'il soit, si
je ne le puis savoir que pour moi. Je refuserais même la sagesse si
elle m'était offerte à condition de la tenir cachée et de ne la communiquer
à personne. La possession du bien est insipide sans un compagnon.
Je vous envoierai donc ces livres d'où j'ay tiré ces moyens, et j'y
ferai des notes, afin que vous ne perdiez point le temps à chercher
ce qu'il y a de bon, et que vous trouviez incontinent les endroits
que j'approuve et que j'admire.
Toutefois la vive voix et la conversation vous profiteraient plus
que la lecture ; il faut voir la chose devant soi : premièrement,
parce que les hommes prennent ordinairement plus de créance en leurs
yeux qu'en leurs oreilles ; secondement, parce que le chemin
est plus court par les exemples que par les préceptes. Cléanthe n'eût
pas bien compris les sentiments de Zénon pour avoir été seulement
son auditeur ; il avait vécu avec lui, il avait pénétré dans
ses secrets, il avait observé s'il vivait selon ses maximes. Platon
et Aristote, et tous les philosophes qui se sont partagés en diverses
sectes, ont plus appris des mœurs que de la doctrine de Socrate. Ces
grands hommes, Métrodore, Hermachus et Polyoenius, se sont formés
dans la conversation d'Epicure, et non pas dans son école. Je ne vous
fais point cette exhortation afin que vous profitiez pour vous seul,
mais afin que vous profitiez pour autrui ; car par ce moyen,
nous nous rendrons utiles l'un à l'autre.
Cependant pour m'acquitter de la rente que je vous dois, je vous veux
dire ce qui m'a plu aujourd'hui dans Hécaton. “ Vous demandez, dit-il,
quel profit j'ay fait ; je commence à m’être ami. ” Il
a sans doute beaucoup profité, il ne sera jamais seul. Sachez que
quiconque est ami à soi-même, l'est à tous les hommes. |
Lettre I - Lettre II
- Lettre III - Lettre
IV - Lettre V - Lettre VI - Lettre
VII - Lettre VIII - Lettre
IX
retour
|