VITRUVE, De Architectura, Lib. IX, Praefatio

Il faut accorder des honneurs plus grands aux écrivains
qu’aux vainqueurs des jeux

    Nobilibus athletis, qui Olympia, Isthmia, Nemea uicissent, Graecorum maiores ita magnos honores constituerunt, uti non modo in conuentu stantes cum palma et corona ferant laudes, sed etiam, cum reuertantur in suas ciuitates cum uictoria, triumphantes quadrigis in moenia et in patrias inuehantur e reque publica perpetua uita constitutis uectigalibus fruantur.
    Cum ergo id animaduertam, admiror quid ita non scriptoribus eidem honores etiamque maiores sint tributi, qui infinitas utilitates aeuo perpetuo omnibus gentibus praestant. Id enim magis erat institui dignum, quod athletae sua corpora exercitationibus efficiunt fortiora, scriptores non solum suos sensus, sed etiam omnium, <cum> libris ad discendum et animos exacuendos praeparant praecepta.
    Quid enim Milo Crotoniates, quod fuit inuictus, prodest hominibus aut ceteri, qui eo genere fuerunt uictores nisi quod, dum vixerunt ipsi, inter suos cives habuerunt nobilitatem ? Pythagorae uero praecepta, Democriti, Platonis, Aristotelis ceterorumque sapientium non solum suis ciuibus, sed etiam omnibus gentibus recentes et floridos edunt fructus. Cum ergo tanta munera ab scriptorum prudentia priuatim publiceque fuerint hominibus praeparata, non solum arbitror palmas et coronas his tribui oportere, sed etiam decerni triumphos et inter deorum sedes eos dedicandos iudicari.

Traduction:

    Pour les illustres athlètes qui avaient remporté  la victoire aux jeux olympiques,  isthmiques et néméens, les anciens Grecs  instituèrent des honneurs si grands que, non seulement ils sont acclamés lorsqu'ils se tiennent debout au milieu du stade avec la palme et la couronne, mais encore, lorsqu'ils reviennent vainqueurs dans leur cité, ils sont conduits sur un quadrige, en triomphateurs, dans leur patrie, dans leurs murs, et jouissent leur vie durant d'une rente déterminée,  payée par l'Etat.
    Quand je constate cela, je me demande avec étonnement pourquoi l'on n'a pas attribué les mêmes honneurs et de plus grands encore aux écrivains, qui rendent d'immenses services à tous les peuples et pour toujours. Voilà ce qui aurait bien davantage mérité d'être institué, car si les athlètes, par leurs exercices, fortifient leur propre corps, les écrivains fortifient non seulement leur intelligence, mais encore celle de tous, quand ils procurent dans leurs livres des leçons destinées à fournir un enseignement et à affiner les esprits.
    Et de fait, en quoi Milon de Crotone, parce qu'il est resté invaincu, est-il utile à l'humanité, et tous les autres qui ont remporté des victoires du même genre, si l’on excepte le fait que, durant leur propre vie, ils ont obtenu la notoriété parmi leurs concitoyens ? Mais les leçons de Pythagore, de Démocrite, de Platon, d'Aristote et de tous les autres philosophes  produisent, non seulement pour leurs concitoyens, mais encore pour toutes les nations, des fruits toujours actuels et éclatants. Donc puisque la sagesse des écrivains a procuré, à titre privé comme à titre public, tant de bienfaits à l’humanité, j’estime qu’il faut non seulement leur attribuer palmes et couronnes, mais encore leur décerner des triomphes et les juger dignes de se voir consacrer des temples, là où résident les dieux.

(Jean-Louis GOURDAIN)

Traduction de Claude PERRAULT, 1673:

    Les anciens Grecs ayant accordé de si grands honneurs à ceux qui avaient remporté le prix aux Jeux Olympiques, Pythiens, Isthmiques, et Néméens, qu'ils ne se sont pas contentés de leur donner des louanges dans les assemblées publiques où ils paraissaient avec des palmes et des couronnes, mais qu'ils ont encore voulu qu'ils retournassent en leurs pays dans des chars de triomphe, et que la République leur assignât des pensions pour tout le reste de leur vie; il y a lieu de s'étonner que l'on n'ait pas rendu les mêmes honneurs et encore de plus grands à ceux qui par leurs écrits servent et profitent infiniment à tous les siècles et à toutes les nations. Car il est certain que cela aurait été plus juste puisque les exercices des athlètes ne servent à autre chose qu'à rendre leur corps plus forts et plus robustes, au lieu que le travail de ceux qui ont fait des livres, en perfectionnant leur esprit, dispose celui des autres à apprendre les sciences.
    En effet quel bien Milon Crotoniate a-t-il fait aux hommes pour n'avoir jamais été vaincu, et qu'ont fait autre chose tous ceux qui ont remporté de ces sortes de victoires, que d'avoir acquis durant le cours de leur vie beaucoup de gloire et de réputation auprès de leurs concitoyens? Au lieu que les enseignements de Pythagore, de Démocrite, de Platon, d'Aristote et des autres grands personnages, étant lus et mis en pratique, font un bruit utile non seulement à leurs concitoyens, mais à tous les peuples de quelque nation qu'ils soient; parce que plusieurs étant imbus de ces bonnes doctrines dès leur jeunesse deviennent capables de régir les villes par de bonnes lois sans lesquelles il est impossible que les Etats puissent subsister. Que si les grands personnages procurent tant de biens à tous les hommes par les ouvrages qu'ils publient, j'estime qu'ils ne méritent pas seulement d'être honorés par des palmes et par des couronnes, mais qu'il faut leur décerner des triomphes, et les mettre au rang des Dieux.

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