SENEQUE, Les Lettres à Lucilius,
Traduction par M. Pintrel,
revue et imprimée par les soins de M. de La Fontaine, 1681.
EPITRE V
Il faut éviter la singularité et se conformer à la coutume.
Je me réjouis de l'assiduité que vous apportez à l'étude, et du soin
que vous prenez de vous rendre tous les jours plus homme de bien préférablement
à toute autre affaire. Je ne vous exhorte pas seulement, je vous prie
encore de continuer ; mais je vous donne avis de ne pas faire
comme ceux qui par un motif de vanité plutôt que de vertu affectent
certaines choses qui sont extraordinaires, soit en leurs habits soit
en leur façon de vivre : fuyez tout ce qui conduit à l'ambition
par des voies obliques, comme un extérieur désagréable, des cheveux
trop longs, une barbe négligée, l'aversion contre l'argent, un lit
posé contre terre. Le seul nom de philosophe est assez choquant, encore
même qu'il se rencontre en la personne d'un honnête homme ; que
sera-ce si nous venons à nous séquestrer de la coutume des autres
hommes ? Faisons donc que le dehors s'accommode à l'esprit du
peuple, et que le dedans ne lui ressemble point. Que nos habits ne
soient ni splendides ni vilains ; n'ayons point de vaisselle
d'or ciselée ; mais ne nous imaginons pas que ce soit une marque
de tempérance de n'avoir ni or ni argent en notre vaisselle. Faisons
seulement que notre vie soit meilleure, mais non pas toute autre que
celle du peuple ; autrement nous éloignerons de nous ceux que
nous désirons corriger, et ferons si bien qu'ils ne voudront nous
imiter en rien, de peur d'être obligés de nous imiter en tout. La
philosophie se propose avant toutes choses de former le sens commun,
et de régler les devoirs de la vie et de la conversation : nous
nous en bannirons si nous faisons profession de vivre autrement que
les autres.
Prenons donc garde que ce qui nous doit rendre considérables, ne nous
rende ridicules et odieux ; il est certain que notre principale
intention est de vivre selon la nature ; mais il est contre la
nature d'affliger son corps, de mépriser une propreté qui ne coûte
rien, de se plaire dans l'ordure, et de se repaître de viandes qui
donnent du dégoût et de l'horreur. Comme il y a du luxe à rechercher
les choses délicates, il y a aussi de la folie à s'abstenir de celles
qui sont communes et qui ne coûtent guère. La philosophie nous oblige
à la frugalité, et non pas à la souffrance. Or, il y peut avoir une
frugalité avec quelque politesse, et ce tempérament me plaît.
Que notre vie se maintienne entre les bonnes mœurs et la coutume publique ;
que tout le monde l'admire, mais que chacun la connaisse. — Et quoi
donc, nous pourra-t-on dire, ferons-nous tout ce que les autres font ?
N'y aura-t-il point de différence entre eux et nous ? — Oui,
beaucoup ; il faut que l'on connaisse que nous sommes au-dessus
du commun, quand on nous aura considéré de près, et que celui qui
sera entré dans notre chambre admire davantage notre personne que
notre ameublement. O que celui-là est grand qui se sert de vaisselle
de terre comme si c'était de la vaisselle d'argent ! Mais celui-ci
n'est pas moindre qui se sert de vaisselle d'argent comme si c'était
de la vaisselle de terre. En vérité, c'est une imbécillité d'esprit
de ne pouvoir supporter les richesses.
Mais pour vous faire part du profit que j’ay fait aujourd'hui, j'ay
trouvé dans notre Hécaton, que la fin des désirs sert de remède à
la crainte. “ Tu cesseras, dit-il, de craindre, si tu cesses
d'espérer. ” Vous me direz : Comment des choses si différentes
peuvent-elles se trouver ensemble ? Cela est ainsi, mon cher
Lucile : quoi qu'elles semblent séparées, elles sont pourtant jointes
ensemble. Comme une même chaîne lie le captif et le soldat qui le
garde, ainsi ces deux choses qui sont si dissemblables marchent d'un
même pas. La crainte suit l'espérance, et je ne m'en étonne pas ;
car l'une et l'autre procèdent d'un esprit qui est en suspens, et
dans l'attente d'un événement incertain. La principale cause vient
de ce que nous n'arrêtons pas nos pensées aux choses qui sont présentes,
mais nous les étendons à celles qui sont encore éloignées. Voila comment
la prévoyance qui est un avantage particulier de la condition humaine,
est tournée à son préjudice. Les bêtes fuient le péril qu'elles voient
devant leurs yeux : l'ayant évité, elles demeurent en repos ;
mais nous sommes tourmentés du futur et du passé ; les biens
qui nous sont donnés par la nature nous sont nuisibles ; car
la mémoire nous ramène le sentiment de la crainte, et la prévoyance
le va quérir bien loin. Enfin, il n'y a personne qui s'afflige seulement
du mal présent. |
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