TITE-LIVE, Histoire romaine,
Livre I,
Les Horaces et les Curiaces.
Traduction de Pierre du Ryer, 1659.
[24] 1. Il y avait
alors dans chaque armée trois frères jumeaux, et tous égaux en âge et en
force. Chacun sait que ce sont les Horaces et les Curiaces. Et certes il
y a peu d’histoires anciennes qui soient plus illustres et plus célèbres.
Toutefois dans une chose si connue, on ne peut dire assurément de quel peuple
étaient les Horaces, et de quel les Curiaces, tant les auteurs sont partagés
sur ce sujet. Néanmoins la plupart assurent que les Horaces étaient Romains,
et pour moi, je n’ai pas beaucoup de peine à suivre cette opinion. 2. Les
Rois proposèrent donc à ces frères jumeaux de combattre pour la gloire de
la patrie, parce que l’Empire devait demeurer du côté où s’attacherait la
victoire. Ils ne refusèrent pas cet honneur ; on convient du temps et du
lieu, 3. mais devant que de combattre, les Romains et les Albains tombèrent
d’accord que le peuple dont les combattants seraient vainqueurs commanderait
paisiblement à l’autre.
Ces espèces de traités se font en diverses
façons qui se rapportent toutes à un. 4. Nous avons appris que celui-ci,
qui est le plus ancien qui soit venu jusqu’à nous, fut fait en cette manière.
Le Fécialien vint faire à Tullus cette demande : « Voulez-vous, Sire, que
je traite avec le père Patrat du peuple d’Albe ? » Quand il en eut donné
la permission : « Je vous demande, dit le Fécialien, les herbes sacrées.
» A quoi le Roi répondit : « Cueillez-en de pures. » 5. Alors le Fécialien
en apporta du haut d’une montagne, et puis il fit encore cette demande au
Roi : « Ne me faites-vous pas l’Entremetteur Royal du peuple Romain des Quirites,
ces vases et mes compagnons ? - Oui, répondit le Roi, pourvu que ce soit
sans fraude, et sans blesser mes intérêts et ceux du peuple Romain des Quirites.
» 6. Ce Fécialien était M. Valerius, qui fit Sp. Fusius père Patrat en lui
touchant la tête et les cheveux avec de la Verveine. Au reste, on a de coutume
de créer ce père Patrat pour faire et pour prendre le serment, et enfin il
arrête l’accord avec plusieurs paroles et quantité de cérémonies qu’il n’est
pas besoin de rapporter. 7. Ensuite, lorsqu’on eut fait la lecture des conditions
du traité : « Ecoutez, dit-il, ô Jupiter, écoutez, ô père Patrat du peuple
d’Albe, écoutez vous-même, peuple d’Albe. Les choses qui vous viennent d’être
lues, tant les premières que les dernières, vous ont été lues sans fraude,
et vous avez pu clairement les entendre. Le peuple Romain ne contreviendra
pas le premier à ces conditions. 8. Que s’il y contrevient de mauvaise foi
le premier par un consentement du public, ô Jupiter, frappe-le en même temps
comme je vais frapper ce Porc, et le frappe avec d’autant plus de violence
que tu es plus fort et plus puissant que les hommes. » 9. Après ce discours,
il frappa le porc avec un caillou, et les Albains de leur côté prêtèrent
aussi le serment par leur Dictateur et par leurs Prêtres, ayant fait les
cérémonies qu’ils ont accoutumé d’observer en pareille occasion.
[25] 1. L’accord ayant été fait, les trois
jumeaux prirent leurs armes, selon qu’il avait été résolu. Chaque peuple
exhorta les siens à combattre généreusement, leur représentant que les Dieux
du Pays, que la Patrie, que leurs pères, que tous ceux qui étaient demeurés
dans la ville, que tous ceux qui étaient alors dans l’armée n’espéraient
qu’en leurs mains et en leurs armes. Et enfin ces jeunes hommes, naturellement
courageux et animés outre cela par la voix de leurs partisans, s’avancèrent
entre les deux armées 2. qui étaient chacune en bataille devant leurs retranchements,
moins en peine du péril présent que du succès du combat ; car il s’agissait
en cette occasion de l’Empire qui dépendait du courage d’un si petit nombre
de combattants. C’est pourquoi chacun en suspens et en doute regardait avec
effroi un spectacle si peu agréable.
3. Aussitôt que le signal fut donné, ces jeunes
hommes jumeaux, qui portaient avec eux tout le courage et toute l’ardeur
de deux puissantes armées, marchèrent tête baissée les uns contre les autres,
comme feraient deux bataillons. Ils ne considérèrent point leur propre péril,
et rien ne se présentait devant leurs yeux que l’Empire ou la servitude,
que la fortune de leur patrie qui était alors entre leurs mains, et qui devait
être telle qu’ils la feraient. 4. Dès qu’ils commencèrent à marcher et qu’on
eut vu la lueur de leurs épées, tous les Spectateurs de ce combat furent
saisis d’une horreur épouvantable ; et comme l’espérance de la victoire ne
penchait encore ni d’un côté ni de l’autre, il n’y avait de part et d’autre
que de la crainte et du silence. 5. Ensuite, quand ils en furent venus aux
mains, et que non seulement leur démarche et le maniement de leurs armes,
mais encore le sang et les plaies eurent de toutes parts attirés les yeux,
deux des Romains tombèrent morts l’un sur l’autre, après avoir blessé les
trois Albains. 6. L’armée du peuple d’Albe en jeta un grand cri de joie,
et les légions Romaines, désespérant de la victoire, demeurèrent épouvantées
de la fortune de celui qu’environnaient les trois Curiaces. 7. Toutefois
il n’avait point été blessé, et s’il n’était pas seul assez fort pour résister
contre trois, il était au moins en état de les combattre l’un après l’autre.
Aussi, pour les séparer les uns des autres, il commença à prendre la fuite,
s’imaginant qu’ils le suivraient l’un de plus loin, l’autre de plus près,
selon la force qu’il leur resterait, et que leurs blessures le leur permettraient.
8. Comme il fut un peu éloigné de la place où l’on avait combattu, il tourne
la tête en arrière, et voyant que ses ennemis ne le suivaient que de loin,
et les uns éloignés des autres, il retourne de toutes ses forces contre celui
qui le suivait de plus près ; 9. et malgré le bruit de l’armée du peuple
d’Albe qui criait aux Curiaces qu’ils allassent secourir leur frère, Horace,
vainqueur du premier, attaquait déjà le second. Alors par un cri que poussent
d’ordinaire ceux qui sortent inopinément du danger, les Romains encouragèrent
leur combattant qui se hâtait de son côté d’achever le combat et la victoire.
10. De sorte que devant que le troisième, qui n’était pas fort éloigné, pût
être au secours de son frère, Horace avait déjà tué le deuxième des Curiaces.
11. Ainsi la partie devint égale par le nombre, mais non pas par l’espérance
et par les forces. Car l’un courait au combat sans être blessé, et même plus
fort par les deux victoires qu’il venait de remporter, et l’autre, traînant
à peine son corps déjà affaibli par sa course et par ses plaies, et presque
vaincu par la mort de ses frères qu’il avait vu mourir devant lui, venait
comme une victime se présenter au victorieux ; car cette dernière action
ne fut pas proprement un combat. 12. Alors le Romain se glorifiant : « J’en
donnai deux, dit-il aux mânes de mes frères, je donnerai le troisième à Rome
afin que l’Empire lui demeure et qu’elle soit maîtresse d’Albe. » En même
temps il passa son épée au travers du corps du dernier des Curiaces, qui
à peine pouvait soutenir la sienne, et quand il l’eut renversé par terre,
il le dépouilla de ses armes.
13. Les Romains, satisfaits et glorieux, en
reçurent Horace avec d’autant plus d’allégresse que leurs affaires avaient
paru plus désespérées et plus proches de la dernière extrémité. Après cela,
on travailla de chaque côté à enterrer les morts, non pas néanmoins avec
un pareil sentiment de part et d’autre. Car les uns avaient augmenté leur
Empire, les autres au contraire l’avaient perdu et étaient tombés sous la
domination d’autrui. 14. On voit leurs sépultures aux mêmes lieux où chacun
fut tué ; celle des deux Romains du côté d’Albe en un même endroit, et celle
des trois Albains du côté de Rome, mais en des lieux différents, selon que
l’on avait combattu.
[26] 1. Avant que de partir de là, Métius,
suivant le traité qui avait été fait, demanda à Tullus ce qu’il voulait lui
commander, et Tullus lui commanda de tenir la jeunesse en armes pour s’en
servir dans l’occasion s’il avait guerre contre les Véiens, et ensuite les
deux armées se retirèrent.
2. Horace marchait le premier portant devant
lui les dépouilles de ces jumeaux. Cependant sa soeur qui était encore fille,
et qui avait été fiancée à l’un des Curiaces, vint au-devant de lui hors
de la porte Capène, et quand elle eut reconnu sur les épaules de son frère
la cotte d’armes de son fiancé qu’elle avait faite elle-même, elle s’arracha
les cheveux, appela le mort par son nom, et donna toutes les marques d’un
coeur véritablement affligé. 3. Horace se mit en colère des plaintes et des
lamentations que faisait sa soeur dans une si grande victoire et dans une
joie si publique, de sorte qu’ayant mis la main à l’épée, il en donna au
travers du corps de cette fille, en prononçant ces paroles : 4. « Va, dit-il,
va trouver ton fiancé avec cette amour impudente qui t’a fait mettre en oubli
deux frères morts, un frère vivant, et la gloire de ta patrie. Périsse de
la même sorte quelque Romaine que ce soit qui pleurera pour un ennemi. »
5. Cette action sembla inhumaine et cruelle et aux Sénateurs, et au peuple
; mais le service qu’il venait de rendre à l’Empire semblait en quelque sorte
excuser ce crime. On ne laissa pas néanmoins de le faire comparaître devant
le Roi. Mais le Roi qui ne voulait pas rendre en cette occasion un jugement
si funeste et si désagréable à la multitude, ni être enfin l’auteur du supplice
qui le devait suivre, ayant convoqué l’assemblée du peuple : « Je commets,
dit-il, deux hommes pour faire le procès à Horace, selon la Loi touchant
le crime de perduellion. 6. Cette Loi était redoutable et était conçue en
ces termes : « Que les Duumvirs jugent celui qui sera coupable du crime de
perduellion. S’il en appelle, qu’il soutienne son appel. Mais si le jugement
des Duumvirs est confirmé, que l’on couvre la tête du criminel, qu’il soit
pendu et étranglé à un gibet, et qu’il soit auparavant fouetté, ou dans la
ville, ou au-dehors. » 7. Les deux Duumvirs ayant été créés suivant cette
Loi condamnèrent Horace parce que, suivant cette même Loi, ils ne croyaient
pas avoir la puissance d’absoudre même un innocent. Alors l’un des deux prononça
contre Horace en ces termes : « Horace, dit-il, je te juge coupable du crime
de perduellion. Va, Licteur, et lui lie les mains. » 8. Déjà le Licteur approchait
et préparait la corde, lorsque par le conseil de Tullus, favorable interprète
de la Loi, Horace dit qu’il en appelait. Ainsi l’appel en alla devant le
peuple ; 9. et dans une cause si extraordinaire, l’on fut touché principalement
par Horace le père qui criait à haute voix que sa fille était morte avec
justice, et que si la chose n’était ainsi, il se servirait contre son fils
de la puissance et de l’autorité d’un père. Il pria ensuite le peuple qu’on
ne le privât pas du reste de ses enfants, lui que l’on voyait naguère avec
une famille si florissante ; 10. et en même temps ce misérable vieillard,
embrassant son fils, montrait les dépouilles des Curiaces élevées au lieu
qu’on appelle la pile d’Horace. « Quoi, Messieurs, disait-il, pourriez-vous
bien voir sous un gibet, parmi les gênes et les tortures, celui que vous
venez de voir dans l’honneur, et comme marchant en triomphe après une victoire
qu’il a gagnée, et dont vous recueillez tous les fruits ? Les Albains mêmes
auraient de le peine à souffrir un spectacle si épouvantable et si honteux.
11. Va, Licteur, lie les mains qui viennent d’acquérir au peuple Romain la
domination et l’Empire ; va couvrir la tête du libérateur de cette ville
; attache son corps à un gibet ; frappe à coups de fouet ce misérable, ou
au-dedans de nos murailles, pourvu que ce soit entre les armes et les dépouilles
de nos ennemis, ou au-dehors de nos murailles, pourvu que ce soit entre les
sépultures des Curiaces. Car enfin en quels lieux le pouvez-vous mener où
n’éclate pas sa gloire, et où les marques de sa vertu ne le garantissent
pas de l’infamie de ce supplice ? » 12. Le peuple ne put voir sans pitié
les larmes du père, ni le courage du fils qui ne changea point de visage,
en l’un ni en l’autre danger, et le renvoya absous, plutôt par l’admiration
de sa vertu que par la justice de sa cause. Toutefois afin qu’un meurtre
si manifeste fût réparé en quelque sorte, on commanda au père de faire faire
à son fils cette réparation des deniers publics. 13. Et après quelques sacrifices
propitiatoires dont la charge fut depuis donnée à la famille des Horaces,
on mit en travers dans la rue une pièce de bois, et comme si c’eût été sous
un gibet, on fit passer Horace par-dessous, ayant la tête couverte. Cela
a été conservé jusqu’à notre siècle, ayant toujours été refait aux dépens
du public, et s’appelle encore aujourd’hui la Perche de la soeur. 14. On
fit la sépulture de la soeur d’Horace au même lieu où elle était tombée morte.
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