L’Histoire de TACITE ou la Suite des Annales (1),
Livre premier.
Préface.
Je commencerai mon Histoire par
le Consulat de Galba (2) et de Vinius. Car celle de la République (3) a été
faite par de grands hommes, avec autant d’éloquence que de liberté ; mais
après la journée d’Actium qu’on fut contraint pour avoir la paix de choisir
un Maître, ces deux belles qualités se perdirent (4), et la vérité demeura
obscurcie par l’ignorance des affaires publiques où l’on n’avait plus de
part, et altérée par la flatterie ou par la haine. Les Historiens n’eurent
plus depuis aucun soin de la Postérité, ni d’autre objet que leur vengeance,
ou leur fortune. Mais encore que la flatterie et la médisance déguisent également
la vérité, il est plus aisé de se défendre de l’une, qui est odieuse à tout
le monde, que de l’autre qui nous trompe sous une fausse image de liberté.
Pour moi, je n’ai aucun sujet d’aimer ni de haïr Othon, Galba, ni Vitellius
; il est vrai que je dois le commencement de ma fortune à Vespasien, comme
j’en dois le progrès à ses enfants ; mais lorsqu’il est question d’écrire
l’Histoire, il faut oublier les faveurs aussi bien que les injures. Je réserve
les règnes de Nerva et de Trajan pour l’entretien de ma vieillesse, comme
une matière plus ample, et moins épineuse, où l’on peut dire sans crainte
ce que l’on pense (5), qui n’est pas une petite félicité (6).
J’entreprends un Ouvrage plein de grands événements
; de guerres, de divisions, de cruautés, même dans la paix. On y voit quatre
Empereurs mourir de mort violente ; trois guerres civiles, entremêlées de
plusieurs étrangères ; la fortune favorable en Orient, et contraire en Occident
; l’Illyrie en désordre, les Gaules chancelantes, l’Angleterre conquise et
perdue, le Rhin soulevé (7), le Danube ensanglanté de nos pertes et de nos
victoires ; les Parthes sur le point de prendre les armes pour la querelle
d’un faux Néron ; les anciennes calamités de l’Italie renouvelées : quelques-unes
de ses villes englouties, d’autres couvertes de cendre, Rome désolée par
des incendies, ses Temples brûlés, et le Capitole même par la main de ses
Citoyens ; les mystères de Dieux profanés, les moeurs corrompues (8), la
mer pleine d’exils, les îles (9) de sang, la ville de meurtres ; tout ce
qu’il y a de grand parmi les hommes devenu funeste, les biens, les honneurs
(10), la naissance, mais principalement la Vertu ; les récompenses des criminels
plus insupportables que leurs propres crimes : les uns remporter pour dépouilles
les dignités du Sacerdoce et du Consulat, les autres l’intendance des Provinces
et la faveur du Cabinet. Enfin tout est bouleversé et confondu (11) : les
esclaves trahir leurs Maîtres, les affranchis leurs Patrons, les amis, leurs
propres amis. On ne laisse pas de voir briller de grandes clartés parmi ces
ténèbres. Les mères accompagnent leurs enfants en exil, et les femmes leur
mari. Il y a des parents généreux, des gendres constants, des esclaves fidèles,
et qui redoublent leur fidélité dans les tourments, des morts glorieuses,
et comparables à celles que vante l’Antiquité. Ajoutez à tous ces malheurs
des prodiges au Ciel (12) et en terre, des présages tristes, heureux, douteux,
manifestes. Car jamais les Dieux ne témoignèrent par de plus grands fléaux,
ni par des signes plus évidents, qu’ils n’avaient pas tant à coeur notre
sûreté que leur vengeance. Mais avant que de passer outre, il est à propos
de faire comme un plan de l’Empire, et de décrire l’état de Rome, des Provinces,
et des armées, afin qu’on puisse voir ce qu’il y avait alors de faible et
de fort dans tout l’Etat, puisqu’il n’importe pas seulement de savoir les
événements, qui sont souvent l’ouvrage de la Fortune, mais les causes qui
les ont produits.
Traduction par Nicolas PERROT D’ABLANCOURT (1606 - 1664), 1658.
Remarques sur la Traduction de l’Histoire de TACITE :
(1) J’ai mis l’Histoire, et non
pas les Histoires, parce qu’on ne parle point de la sorte en notre langue
que pour désigner un ramas d’Histoires particulières, comme les Histoires
Tragiques, ou les Histoires mémorables, mais on dit l’Histoire de Tite-Live,
et l’Histoire de Monsieur de Thou, quoiqu’elles soient au pluriel en Latin.
J’ai ajouté ou la suite des Annales, parce que ce l’est en effet, bien que
les Annales aient été faites les dernières par l’Auteur ; et s’il eût vécu,
il eût encore remonté plus haut, et eût fait la vie d’Auguste, comme il le
dit lui-même quelque part : Si plures ad curas vitam produxero. Du reste
il n’est pas aisé de dire pourquoi il a changé de titre, si ce n’est à cause
que sous les Histoires, le Consulat ne durait plus ordinairement que deux
mois, quoi qu’on ne laissât pas de compter l’année par les Consuls qui la
commençaient.
(2) Par le Consulat de Galba. Le Latin marque
que c’est le second, mais l’ordre des temps est assez désigné par l’addition
: et de Vinius ; et l’on ne pouvait l’ajouter sans user d’une longue circonlocution
qui eût été insupportable à la tête d’un ouvrage, et sans faire une ambiguïté,
en disant : par le second Consulat de Galba et de Vinius.
(3) Celle de la République. J’ai trouvé cela
plus clair de la sorte que de dire comme l’Auteur l’espace de [8]20 ans, qui
est à peu près le temps qu’elle a duré jusqu’à Auguste, en y comprenant les
premiers Rois, comme on a de coutume.
(4) Ces belles qualités se perdirent : je
dis de la chose ce que l’Auteur a dit des personnes : magna illa ingenia
cessere, mais on ne peut traduire avec grâce sans quelque liberté, et j’avais
employé cette phrase plus haut : a été faite par de grands hommes, outre
que l’éloquence et la liberté sont deux des principales qualités qu 'il faut
pour faire l’Histoire.
(5) Où l’on peut dire sans crainte ce que
l’on pense. Je n’ajoute pas comme l’Auteur : où l’on peut penser ce que l’on
veut, parce que cela est toujours permis.
(6) Qui n’est pas une petite félicité. Au
lieu de petite, il y a au Latin ordinaire, mais il n’est pas si élégant ;
ce que j’allègue pour servir d’exemple à plusieurs endroits où je biaise
ainsi pour trouver les grâces de ma langue, ou la justesse du raisonnement.
(7) Le Rhin soulevé. J’ai ajouté cela qui
manquait au texte. Car il n’y avait point d’apparence de ne rien dire de
la guerre de Civilis qui est la plus considérable de toutes celles qui sont
traitées dans cette Histoire. Pour ce que l’Auteur ajoute : coortae Sarmatarum
et Suevorum gentes, il est assez compris sous ces mots: le Danube ensanglanté
de nos pertes et de nos victoires, parce que c’est le long de ce fleuve que
ces guerres se sont faites, aussi bien que celles des Daces. Car selon Lipse,
les Suèves dont il est parlé ici, sont ceux qui avaient été transportés vers
le Danube ; que si vous le voulez entendre des autres, ils seront toujours
compris sous le Rhin. Car il n’est question ici que de désigner noblement
ce qui sera traité plus au long dans la suite de l’Histoire.
(8) Les moeurs corrompues. Il y a au Latin magna adulteria ; mais cela n’eût point eu de grâce de mot à mot.
(9) Les Iles, l’Auteur dit les écueils, mais
c’est à mon avis qu’il s’exprime poétiquement, joint que la plupart de ces
Iles, où l’on reléguait les coupables, n’étaient que des écueils, comme Sériphe
et autres.
(10) Les honneurs, le Latin ouvre la pensée
davantage ; mais je ne le pouvais faire sans perdre toute la force de mon
expression, et il ne faut pas par trop de scrupule renoncer à l’éloquence
de son Auteur, qui est sa principale partie.
(11) Tout est bouleversé et confondu. J’ai
détaché ceci pour servir de reprise et de liaison, et n’ai pas exprimé odio
et terrore, parce que, soit que vous l’expliquiez de ce qui précède ou de
ce qui suit, cela est sous-entendu bien aisément.
(12) Des prodiges au Ciel. Je n’ajoute point
foudres et éclairs, parce qu’ils sont compris dans les Prodiges du Ciel quand
ils sont extraordinaires.
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