SENEQUE, Les Lettres à Lucilius,
Traduction par M. Pintrel,
revue et imprimée par les soins de M. de La Fontaine, 1681.
EPITRE II
Il ne faut pas lire toutes sortes de livres ; il suffit de
lire les bons. - Le pauvre n'est pas celui qui a peu de choses, mais
celui qui désire davantage que ce qu'il a.
Ce que vous m'écrivez, et ce que l'on me dit de vous, me fait bien
espérer de vous : vous ne courez point, vous ne changez point continuellement
de lieux ; cette agitation n'appartient qu'à un esprit malade.
Il me semble que la meilleure marque d'un esprit bien fait, c'est
de pouvoir s'arrêter et demeurer avec soi-même. Mais prenez garde
que dans cette lecture que vous faites de plusieurs auteurs et de
toutes sortes de livres, il n'y ait quelque chose de vague et de trop
léger. Il faut s'attacher et se nourrir de leur esprit, si nous en
voulons tirer quelque chose qui demeure au fond de notre âme. Qui
est partout n'est nulle part. Ceux qui ne s'arrêtent à aucun auteur,
et qui passent légèrement sur les matières sont semblables aux voyageurs,
lesquels se font beaucoup d'hôtes et point d'amis. La viande prise
et rendue presque en même temps ne sert de rien pour la nourriture
du corps. Rien n'est si contraire à la guérison que de changer souvent
de remèdes. La plaie ne se ferme point tant qu'on y essaie divers
médicaments ; un arbre ne prend point racine s'il est souvent
transplanté, et il n'y a rien dans la nature de si salutaire qui puisse
servir quand il ne fait que passer.
Car enfin la multitude des livres dissipe les forces de l'esprit :
c'est pourquoi, comme on n'en peut pas lire autant qu'on en peut avoir,
il suffit d'en avoir autant que l'on en peut lire. — Mais, direz-vous,
je veux lire tantôt celui-ci, tantôt celui-là. — C’est la marque d'un
estomac dégoûté de vouloir tâter de plusieurs viandes qui, par leur
qualités différentes, corrompent plutôt quelles ne nourrissent. Lisez
donc toujours des auteurs approuvés, et s'il vous arrive d'en lire
d'autres, reprenez les premiers. Faites chaque jour quelque fond contre
la mort, contre la pauvreté, et contre les autres misères de la vie.
Quand vous aurez parcouru beaucoup de choses, choisissez en une pour
la bien digérer ce jour-là.
Pour moi, j'en use ainsi, et je m'arrête d'ordinaire à quelque point
entre plusieurs que j'ai lus. Voici ce que j'ay trouvé aujourd’hui
chez Epicure, car j'entre quelquefois dans le parti contraire, non
pas comme transfuge, mais comme espion : “ C'est, dit-il, une
chose fort honnête qu'une pauvreté gaie et contente.” Mais si elle
est contente, elle n'est pas pauvreté : car celui qui s'accommode
avec la pauvreté, est riche en effet, et on doit estimer pauvre, non
celui qui a peu de choses, mais celui qui en désire davantage. Qu'importe
d'avoir beaucoup d'argent, de grains, de troupeaux et de rentes, si
l'on convoite le bien d'autrui, et si l'on considère plus ce que l'on
voudrait posséder que ce que l'on possède ? Voulez-vous savoir
les bornes que l'on doit mettre aux richesses ? La première est
d'avoir le nécessaire, et la seconde, ce qui suffit. |
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