SENEQUE, Les Lettres à Lucilius,
Traduction par M. Pintrel,
revue et imprimée par les soins de M. de La Fontaine, 1681.
EPITRE I
Que le temps est précieux, et qu'il en faut être bon ménager.
Faites en sorte, mon cher Lucile, que vous soyez à vous-même ;
et ménagez le temps que l'on a coutume de vous ravir, ou de vous dérober,
ou que vous-même laissez échapper. Croyez que c'est une vérité qu'il
y a des heures que l'on nous emporte, d'autres que l'on nous soustrait,
et d'autres enfin qui s'écoulent insensiblement. Mais la plus honteuse
de toutes ces pertes est celle qui arrive par notre négligence. Si
vous y prenez garde, vous trouverez qu'il se passe beaucoup de la
vie à mal faire, davantage à ne rien faire, et tout à faire autre
chose que ce qu’on devrait faire Où voit-on une personne qui sache
estimer le temps et la valeur d’une journée et qui considère que chaque
jour il approche de sa fin ? Voici ce qui nous trompe: nous regardons
la mort comme si elle était loin de nous, bien qu'en effet la plus
grande partie en soit déjà passée ; car le temps qui s’est écoulé
jusques à cette heure appartient à la mort.
Continuez donc ce que vous m'écrivez que vous faites ; tenez
compte de toutes les heures, afin qu'ayant profité du temps présent,
vous ayez moins besoin de l'avenir. La vie se consume durant toutes
nos remises. En vérité il n'y a rien qui soit tant à nous que le temps,
et l'on peut dire que tout le reste n’est point à nous. C'est la seule
chose dont la nature nous a mis en possession, qui toutefois est si
légère et si glissante que le premier venu nous la peut ôter. Les
hommes ont cette fantaisie, qu'ils se tiennent obligés pour des bagatelles
qu'on leur a accordées, et comptent pour rien le temps qu'on leur
a donné, qui est pourtant une chose que les plus reconnaissants ne
sauraient payer.
Vous me demanderez peut-être ce que je fais, moi qui vous donne ces
avis. Je vous avouerai que je fais comme ces gens qui vivent dans
le luxe, mais avec quelque économie. Je tiens registre de ma dépense ;
je ne dirai pas que je ne perds rien, mais au moins dirai-je combien
je perds : en un mot je rendrai raison de ma pauvreté. Il m'arrive
aussi comme à ceux qui sont tombés en disette sans qu'il y ait de
leur faute : tout le monde les excuse, et personne ne les soulage.
Mais quoi, je n'estime pas pauvre celui qui se contente du peu qui
lui reste. J’aime mieux pourtant que vous conserviez ce que vous avez
et que vous commenciez de bonne heure ; car, suivant l'ancien
proverbe, il est bien tard d'épargner le vin lorsqu'il est à la lie.
Pour ce qui reste au fond du vaisseau, outre que c'est peu de chose,
encore est-ce le plus mauvais. |
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