L'ALOUETTE

Fable de l'Alouette

    ESOPE de Phrygie, ce fameux apologiste, fut mis avec raison dans la classe des Sages les plus illustres. Ses Fables, pleines de conseils et de leçons de la plus grande utilité, n’affectent point le ton sévère et impérieux de l’altière Philosophie ; l’Apologue entre ses mains emprunte le langage des grâces et de la gaieté ; c’est par ce charme séduisant qu’il s’insinue dans l’âme de ses Lecteurs, et qu’il leur fait goûter les diverses peintures qu’il trace d’une main si sage et si judicieuse. Sa Fable de l’alouette, écrite avec autant d’aménité que d’élégance, fait entendre qu’il faut moins attendre d’autrui que de soi-même, le succès d’une affaire dans laquelle on peut agir.

    Il est, dit le Fabuliste, un petit oiseau qu’on appelle alouette ; il habite communément dans les blés, et y fait son nid, de façon que ses petits commencent à se couvrir de plumes au temps de la moisson. L’alouette dont je parle avait choisi par hasard un champ dont les fruits étaient précoces ; déjà même on voyait flotter les épis dorés, et la petite famille était sans plumage. Un jour la mère partant pour chercher la pâture l’avertit de bien remarquer ce qui arriverait, ou se dirait de nouveau, de le bien retenir, et de le lui rendre fidèlement.
    Le Maître du champ arrive, appelle son fils à la fleur de l’âge : « Tu vois, lui dit-il, que ces blés sont en pleine maturité et n’attendent que la faucille ; demain donc, dès le point du jour, va trouver nos amis, prie-les de venir nous aider à faire la moisson. » Ainsi parle le père, et il s’éloigne.
    Dès que la mère paraît, les petites alouettes tremblantes crient toutes à la fois, et la conjurent de déloger au plus vite, car le Maître a dit à son fils : « Demain, dès le point du jour, va trouver nos amis, et prie-les de venir nous aider à faire la moisson. – Soyez en paix, mes enfants, répond l’alouette ; si le Maître se repose de ce travail sur ses amis, demain ces épis seront encore sur pied ; il n’est donc point nécessaire que je vous transporte actuellement. »
    Le lendemain la mère retourne à la pâture ; le Maître paraît, attend ses moissonneurs, le soleil embrase les airs, le temps se passe, point d’amis. « Mon fils, dit le père étonné, ces amis sur lesquels nous avions compté sont des paresseux ; faisons mieux, que n’allons-nous chez nos voisins, nos parents et nos alliés, les prier de se trouver ici demain à l’heure du travail. »
    Le petit nid, aussi épouvanté que la veille, rend ces terribles paroles à la mère. « Point d’alarmes, leur répondit-elle ; comme hier, dormez en repos : il n’est point de parents, ni voisins assez complaisants pour se prêter sur le champ au travail d’autrui. Prêtez seulement une oreille bien attentive à ce qui se dira demain matin. »
    Au premier rayon du jour, l’alouette prend son essor, et malgré l’invitation, on ne voit arriver ni parents, ni voisins. « Laissons, mon fils, dit le père, laissons ces alliés et ces amis ; apporte ici demain deux faucilles, une pour moi, l’autre pour toi, et nous ferons nous-mêmes la moisson. »
    Dès que ces dernières paroles eurent été rendues à la mère : « Il est temps mes enfants, dit-elle, de partir, l’ordre du Maître sera rempli puisqu’il se charge lui-même de l’exécution, sans se reposer sur des étrangers. » En achevant ces mots l’alouette s’envole, transporte son nid, et le Maître vint moissonner son champ.
    Excellent apologue, admirable leçon du peu de confiance qu’on doit avoir au secours de ses parents et de ses amis. Eh ! que nous recommandent autre chose les maximes les plus sacrées de la Philosophie ; de nous reposer sur nos propres travaux, de compter pour absolument étranger tout ce qui est hors de nous et de notre propre cœur ?
    Ennius, dans son recueil de Satires, a mis cette allégorie en vers iambiques pleins de finesse et d’élégance. J’en cite les deux premiers, qu’il est bien essentiel à mon avis d’avoir gravés au fond     de l’âme :
    Conserve précieusement cet axiome dans ta mémoire. N’attends jamais rien de tes amis quand tu peux travailler toi-même.


Les Nuits Attiques d’AULU-GELLE, Traduites pour la première fois, par M. l’Abbé de V***, 1776

retour