Giocomo LEOPARDI (1798-1837), in Zibaldone,
Il est arrivé aux familles, aux corporations, aux villes, aux
nations, aux empires, ce qui est arrivé au genre humain. A l’origine, les
ennemis naturels de l’homme furent les bêtes sauvages et les éléments : les
premières étaient à la fois haïes et redoutées, les seconds n’étaient qu’un
objet de crainte (à moins que les primitifs ne se les soient déjà représentés
comme des êtres vivants). Tant que ces menaces subsistèrent, l’homme ne versa
pas le sang de l’homme ; au contraire, il aima et rechercha les rencontres,
la compagnie, l’aide de son semblable, sans qu’il soit question de haine,
d’envie ou de défiance, comme le lion qui ne se défie pas du lion. C’était
réellement l’âge d’or. L’homme vivait alors en sécurité au milieu des autres
hommes, pour cette simple raison qu’il avait tout à redouter des êtres et
des phénomènes étrangers au genre humain. Les passions ne laissaient aucune
place à la haine, à l’envie, ou à la crainte envers nos semblables. De même,
plus tard, la crainte et la haine des Perses, tant qu’elles durèrent suspendirent
les dissensions entre les Grecs. C’était là une espèce d’égoïsme humain
(comme on connut, dans la suite, un égoïsme national) qui pouvait, étant
donné les circonstances, s’accommoder de l’égoïsme individuel. Mais une fois
qu’on eut découvert ou creusé les cavernes pour se protéger des fauves et
des éléments ; qu’on eut inventé les armes et les arts défensifs ; qu’on
eut construit les villes où les hommes demeuraient ensemble à l’abri des
attaques des animaux ; qu’on eut apprivoisé quelques bêtes sauvages, qu’on
eut empêché d’autres de nuire, et qu’enfin on eut modéré la crainte des éléments
et atténué leurs ravages, la nation humaine, victorieuse de ses ennemis,
mais corrompue par sa fortune, retourna ses armes contre elle-même, et l’on
entra alors dans l’histoire des différentes nations. C’est là que selon moi,
commence le siècle d’argent ; car le siècle d’or, sur lequel l’histoire ne
peut rien dire, et qui reste du domaine de la légende, n’est autre que l’époque
précédente, telle je l’ai décrite. (4 mars 1823).
Traduction par Bertrand SCHEFER, éditions ALLIA, 2003.