HESIODE (VIIIe-VIIe siècles av. J.-C.), Les Travaux et les jours,
vv. 109-201.
Quand les Dieux et les hommes mortels furent
nés en même temps, d'abord les Immortels qui ont des demeures Olympiennes
firent l'Age d'or des hommes qui parlent. Sous l'empire de Kronos qui commandait
dans l'Ouranos, ils vivaient comme des Dieux, doués d'un esprit tranquille.
Ils ne connaissaient ni le travail, ni la douleur, ni la cruelle vieillesse;
ils gardaient toujours la vigueur de leurs pieds et de leurs mains, et ils
se charmaient par les festins, loin de tous les maux, et ils mouraient comme
on s'endort. Ils possédaient tous les biens; la terre fertile produisait
d'elle-même et en abondance; et, dans une tranquillité profonde, ils partageaient
ces richesses avec la foule des autres hommes irréprochables. Mais, après
que la terre eut caché cette génération, ils devinrent Dieux, par la volonté
de Zeus, ces hommes excellents et gardiens des mortels. Vêtus d'air, ils
vont par la terre, observant les actions bonnes et mauvaises, et accordant
les richesses, car telle est leur royale récompense.
Puis, les habitants des demeures Olympiennes
suscitèrent une seconde génération très inférieure, l'Age d'argent, qui n'était
semblable à l'Age d'or ni par le corps, ni par l'intelligence. Pendant cent
ans l'enfant était nourri par sa mère et croissait dans sa demeure, mais
sans nulle intelligence; et, quand il avait atteint l'adolescence et le terme
de la puberté, il vivait très peu de temps, accablé de douleurs à cause de
sa stupidité. En effet, les hommes ne pouvaient s'abstenir entre eux de l'injurieuse
iniquité, et ils ne voulaient point honorer les Dieux, ni sacrifier sur les
autels sacrés des Bienheureux, comme il est prescrit aux hommes selon l'usage.
Et Zeus Kronide, irrité, les engloutit, parce qu'ils n'honoraient pas les
Dieux heureux qui habitent l'Olympos.
Après que la terre eut caché cette génération,
ces mortels furent nommés les Heureux souterrains. Ils sont au deuxième rang,
mais, cependant, leur mémoire est respectée.
Et le Père Zeus suscita une troisième race
d'hommes parlants, 1'Age d'airain, très-dissemblable à l'Age d'argent. Tels
que des frênes, violents et robustes, ces hommes ne se souciaient que des
injures et des travaux lamentables d'Arès. Ils ne mangeaient point de blé,
mais ils étaient féroces et ils avaient le coeur dur comme l'acier. Leur
force était grande, et leurs mains inévitables s'allongeaient de leurs épaules
sur leurs membres robustes. Et leurs armes étaient d'airain et leurs demeures
d'airain, et ils travaillaient l'airain, car le fer noir n'était pas encore.
S'étant domptés entre eux de leurs propres mains, ils descendirent dans la
demeure large et glacée d'Aidès, sans honneurs. La noire Thanatos les saisit
malgré leurs forces merveilleuses, et ils laissèrent la splendide lumière
de Hèlios.
Après que la terre eut caché cette génération,
Zeus Kronide suscita une autre divine race de héros, plus justes et meilleurs,
qui sont nommés Demi-Dieux sur toute la terre par la génération présente.
Mais la guerre lamentable et la mêlée terrible les détruisit tous, les uns
dans la terre Kadmèide, devant Thèba aux sept portes, tandis qu'ils combattaient
pour les troupeaux d'Oidipous; et les autres, quand, sur leurs nefs, à travers
les grands flots de la mer, étant allés à Troiè, à cause d'Hélénè aux beaux
cheveux, l'ombre de la mort les y enveloppa. Et le Père Zeus Kronide leur
donna une nourriture et une demeure inconnue aux hommes, aux extrémités de
la terre. Et ces héros habitent paisiblement les Iles des Bienheureux, par
delà le profond Okéanos. Et là, trois fois par année, la terre féconde leur
donne ses fruits mielleux.
Oh! si je ne vivais pas dans cette cinquième
génération des hommes! si, plutôt, j'étais mort auparavant, ou né après!
En effet, maintenant, c'est l'Age de fer. Les hommes ne cesseront d'être
accablés de travaux et de misères pendant le jour, ni d'être corrompus pendant
la nuit, et les Dieux leur prodigueront les amères inquiétudes. Cependant
les biens se mêleront aux maux. Mais Zeus détruira aussi cette génération
d'hommes, après que leurs cheveux seront devenus blancs. Le père ne sera
point semblable au fils, ni le fils au père, ni l'hôte à l'hôte, ni l'ami
à l'ami, et le frère ne sera point aimé de son frère comme auparavant. Les
vieux parents seront méprisés par leurs enfants impies qui leur adresseront
des paroles injurieuses, sans redouter l'oeil des Dieux. Pleins de violence,
ils ne rendront point à leurs vieux parents le prix des soins qu'ils ont
reçus d'eux. L'un saccagera la ville de l'autre. Il n'y aura nulle pitié,
nulle justice, ni bonnes actions; mais on respectera l'homme violent et inique.
Ni équité, ni pudeur. Le mauvais outragera le meilleur par des paroles menteuses,
et il se parjurera. Le détestable Zèlos, qui se réjouit des maux, poursuivra
tous les misérables hommes. Alors, s'envolant de la terre large vers l'Olympos,
et délaissant les hommes, Aidôs et Némésis, vêtues de robes blanches, rejoindront
la race des Immortels. Et les douleurs resteront aux mortels, et il n'y aura
plus de remède à leurs maux.
Traduction de Leconte de Lisle, 1869.