VIRGILE, Bucolique IV.

Traducteur anonyme, in Les Bucoliques de Virgile, traduites en vers français, 1806.


MARCELLUS.

    Muses de la Sicile, élevons notre voix !
Bien peu savent aimer l’humble asile des bois !
Et, s’il faut qu’en mes vers leur charme se retrace,
Muses, près d’un consul que mes vers trouvent grâce !
    Déjà le ciel accorde à nos vœux exaucés,                        5
Ces temps par la Sibylle autrefois annoncés ;
De vingt siècles pompeux l’ordre se renouvelle ;
Déjà revient Astrée et Saturne avec elle :
Un nouveau peuple enfin est envoyé des cieux.
Veille, veille, Lucine, à l’enfant précieux,                            10
Qui, d’un siècle de fer corrigeant l’influence,
Des biens de l’âge d’or éveille l’espérance ;
Lucine, tu le dois : songe qu’en nos remparts,
Ton frère dès longtemps a régné par les arts.
Et toi, dont les Romains aimeront la mémoire,                    15
Ton heureux consulat vit naître tant de gloire,
Pollion ! et tes lois protégeant l’avenir
Banniront des forfaits même le souvenir.
    Oui, cet enfant des dieux, à leur grandeur suprême,
Ainsi que les héros, doit s’élever lui-même,                        20
Et, des vertus d’un père ornant son jeune cœur,
Au paisible univers accorder le bonheur.
Regarde, aimable enfant, regarde la parure
Dont la terre pour toi s’embellit sans culture ;
Vois parmi les lions se jouer les agneaux,                            25
Du reptile expirant se roidir les anneaux,
La brebis nous offrir sa mamelle abondante,
Et le lierre au baccar s’unir avec l’acanthe ;
L’hiver même au printemps a ravi ses couleurs :
Ton magique berceau te prodigue des fleurs ;                    30
L’aconit meurt penché sur sa tige flétrie,
Et partout va germer l’amome d’Assyrie.
    Mais alors que d’un père et de ses grands aïeux
Les hauts faits et l’histoire étonneront vos yeux,
Que de vos saints devoirs vous saurez l’étendue,              35
La vendange aux buissons rougira suspendue ;
Comme elle, sans secours les fertiles sillons
Etaleront aux yeux l’or mouvant des moissons ;
Et le chêne, à travers son écorce endurcie,
Laissera d’un miel pur s’échapper l’ambroisie ;                  40
    Des siècles écoulés quelques restes impurs
Oseront, toutefois, souiller encor nos murs.
Quelque temps l’homme épris des erreurs paternelles,
Fermera de remparts les cités criminelles,
Fera gémir ses champs par le soc entrouverts,                    45
Et, la rame à la main, doit sillonner les mers.
Sous un autre Tiphys, les déserts d’Amphitrite
De nos vaillants guerriers transporteront l’élite :
On verra la discorde agiter son flambeau,
Et descendre à Pergame un Achille nouveau.                    50
Mais sitôt, noble enfant, que la force de l’âge
Vous aura du nom d’homme inspiré le courage,
L’océan sera libre, et les peuples rivaux
N’iront plus loin du port trafiquer sur les eaux :
Tout doit naître en tous lieux ; égale en ses largesses,        55
La terre épanchera d’uniformes richesses ;
La vigne, les sillons ne supporteront plus
Du fer et des râteaux les efforts superflus ;
Nos bouviers satisfaits ouvriront la prairie
Aux taureaux orgueilleux de leur corne affranchie ;            60
La toison n’osera, par un luxe usurpé,
Sous de fausses couleurs mentir à l’œil trompé ;
Et la douce brebis, la chèvre pétulante,
Brilleront dans les prés d’une pourpre opulente.
Oui, déjà les trois sœurs ont dit à leurs fuseaux :                65
« Courez sans vous lasser, filez des jours si beaux ! »
    De combien de respects vous obtiendrez l’hommage !
O du grand Jupiter majestueuse image !
Voyez, à votre aspect, les cieux, les éléments,
Le monde s’agiter sur ses vieux fondements :                    70
D’un siècle de bonheur tout ressent la promesse.
    Oh ! si vers ces beaux jours conduisant ma vieillesse,
Les dieux, pour vous chanter, me laissent des accents !
Qui pourrait égaler mes succès renaissants !
Oui, le Pinde, à ma gloire élevant un trophée,                    75
Me nommerait vainqueur de Linus et d’Orphée ;
De Linus et d’Orphée, en tous lieux reconnus
L’un pour fils d’une muse, et l’autre de Phébus.
C’est vainement qu’un dieu soutiendrait leur génie,
On verrait le dieu Pan, le dieu de l’Arcadie,                        80
Lui-même s’effrayer d’un combat inégal,
Et l’Arcadie entière applaudir son rival.
    Vous, par un doux instinct que la nature inspire,
Connaissez votre mère à son tendre sourire ;
Combien de pleurs sur vous ont répandu ses yeux !        85
Soyez digne, en l’aimant, d’être assis près des dieux.

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