LUCRECE, De la nature des choses, V, vv. 925-944.

La Nature, sans doute, au sortir de ses mains,
D’agilité, de force a doté les humains ;
Ces enfants de la terre, et féconde et nouvelle,
Apportaient en naissant la vigueur maternelle ;
De leur corps gigantesque, endurci, vigoureux,
Les solides tissus, les membres musculeux,
Adroits dans leur rudesse, et libres de souffrance,
Aisément des saisons affrontaient l’inclémence.
Nourris de mets grossiers, tels que de vils troupeaux,
Au hasard ils erraient ou cherchaient le repos ;
Et, tandis que coulaient leurs tristes destinées,
Le temps amoncelait d’innombrables années ;
Ils ne savaient encor ni tracer des sillons,
Ni contraindre la glèbe à nourrir les moissons,
Ni, du faible arbrisseau dirigeant la souplesse,
Au sol hospitalier confier sa jeunesse ;
Ni, quand il déployait son front majestueux,
Dépouiller ses rameaux d’un luxe infructueux.
La terre à leurs besoins satisfaisait sans peine ;
En foule rassemblés sous les rameaux d’un chêne,
Ils repaissaient leur faim de son gland nourricier.
Plus savoureux alors, les fruits de l’arbousier
Enrichissaient l’automne, et partout la Nature
Leur offrait une simple et douce nourriture ;
La terre, dans la fleur de sa fécondité,
Mesurait sa largesse à leur avidité ;
De ces premiers mortels l’heureuse indépendance,
Sans trouble, sans travaux, a connu l’abondance.

Traduction de Pongerville, 1828.

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