LUCRECE, De la nature des choses, V, vv. 925-944.
Le genre humain était alors beaucoup plus dur à la
campagne qu’il n’est à présent : aussi la terre dure l’avait-elle créé ;
et comme il était bâti sur des os beaucoup plus grands et plus solides que
nous les avons aujourd’hui, aussi était-il assorti de nerfs et de muscles
beaucoup plus robustes, de sorte qu’il n’était pas facilement accablé par
le chaud, ni transi par le froid, ni offensé par la nouveauté des viandes,
ni frappé de quelque maladie que ce soit. La vie des hommes était longue,
et ils passaient leurs jours à la façon des bêtes qui sont errantes de toutes
parts. Il n’y avait point alors de robuste conducteur de charrue aux timons
recourbés, ni quelqu’un qui sût avec le fer amenuiser les guérets, ni qui
eût l’industrie d’enfouir en terre de jeunes plantes, ou qui eût trouvé l’invention
d’émonder les arbres. Ce que le Soleil et les pluies avaient donné, ce que
la Terre avait produit de son mouvement, suffisait pour assouvir l’appétit.
Les hommes se rassasiaient d’ordinaire parmi les chênes qui portent le gland,
et les pommes sauvages que tu vois maintenant en Hiver, quand elles se teignent
d’une couleur de pourpre venant en maturité, étaient alors bien plus grosses
qu’elle ne sont à présent, et la Terre les portait en bien plus grande quantité.
La nouveauté florissante du monde donnait sans peine plusieurs aliments qui
venaient de leur bon gré pour les misérables mortels.
Traduction de Michel de Marolles, 1650.