HORACE, Epodes, XVI
Altera jam teritur bellis civilibus aestas.
Nous voilà revenus aux armes ;
Nous voilà replongés dans de nouvelles larmes.
Rome, tu vas périr par ton propre pouvoir.
Ta grandeur t’est insupportable,
Et ton cœur pour être indomptable
De lui-même te porte au désespoir.
Celle que les Marses terribles,
Porsenne, ni Capoue aux combats invincibles,
Les Gaulois, les Germains, ni le fier Hannibal,
N’ont su dompter par cent batailles
Bâtit ses tristes funérailles,
Et creuse dans son sang son sépulcre fatal.
Nous verrons les bêtes sauvages
Rétablir leur séjour dans nos riches pacages,
Le tombeau de Romule ouvert aux ennemis,
Avec ses cendres désolées,
Par le pied du vainqueur foulées,
Souffrir ce qu’autrefois la guerre aura permis.
Nous verrons ces murs si superbes
Par la rage égalés à la hauteur des herbes,
Les chevaux insolents en froisser le débris !
Et de leurs cornes résonnantes
Faire des plaines étonnantes
Où brillaient des Palais d’inestimable prix.
Romains, si la raison vous guide,
Songez en ce malheur à ceux de la Phocide,
C’est le meilleur conseil qu’on vous saurait donner.
Imitez leur rare prudence,
Et laissez à la providence,
Où son pouvoir voudra, le soin de vous mener.
Ces peuples quittèrent leur terre,
Menacés qu’ils étaient d’une funeste guerre
Dont aucun ne pouvait repousser les efforts,
Laissèrent leurs places publiques
A l’horreur des actes tragiques,
Et furent tous ensemble ailleurs bâtir des forts.
Leurs temples selon l’ordinaire
Des loups et des sangliers devinrent le repère,
Et toutes leurs maisons un horrible tombeau,
Tandis que d’un effort facile
Ils édifiaient une ville
En un autre pays du monde le plus beau.
De ces peuples suivons l’exemple,
Romains, vous en avez un sujet assez ample.
Quittons ces maudits lieux, portons ailleurs nos pas.
Fuyons cette rage civile
Qui va désoler notre ville.
Que les vents ni les mers ne vous étonnent pas.
A-t-on de meilleures pensées
Que celles qu’en vos cœurs je crois avoir tracées ?
Mon avis vous plaît-il ? Voulez-vous donc partir ?
Quelle paresse vous retarde ?
Qui de vous ne doit prendre garde
A l’abîme de sang qui le doit engloutir ?
Que ceux de qui l’âme est surprise
D’une si glorieuse et si belle entreprise
Demeurent lâchement dans leur oisiveté.
Que des vainqueurs ravis de joie
Ils deviennent bientôt la proie,
Et servent de victime à leur brutalité.
Vous de qui les mâles courages
Ne sauraient sans mourir souffrir de tels outrages,
Jurez avec moi par un juste courroux
Que jamais nulle repentance
Ne vous donnera l’espérance,
Quoi qu’il puisse arriver, de retourner chez vous.
Que lorsque les rochers de ces deux mers profondes
De leur centre arrachés flotteront sur les ondes,
Que les monts de Matine inondés par les flots
Deviendront la terreur des plus fiers matelots,
Que du haut Apennin la cime séparée
S’ira précipiter dans le sein de Nérée,
Que les chèvres, les boucs, et leurs tendres chevreaux
Ne voudront plus brouter les jeunes arbrisseaux,
Qu’une bizarre amour, confondant les espèces,
Accouplera les cerfs avecque les tigresses,
Qu’aucun pour son salut ne fera plus de vœux,
Que le jour de la Lune empruntera ses feux,
Que dans les sombres bois la timide colombe
Aux appas du milan ne ploie et ne succombe,
Que les jeunes troupeaux ne craignent plus les loups,
Et que les flots salés ne soient devenus doux.
Sous de redoutables étoiles,
Amis, montons sur mer, et déployons nos voiles :
Neptune nous appelle, et les astres des Cieux,
Favorables à notre fuite,
Nous vont mener par leur conduite
Où nous aurons sujet de nous louer des Dieux.
Suivons, suivons nos destinées.
Allons voir au plus tôt ces Iles fortunées
Où nous devons trouver le repos et la paix,
Et que cette exécrable terre
Où règne si souvent la guerre,
Amis, n’ait plus l’honneur de nous revoir jamais.
Nous allons voir des champs où jamais la charrue
N’imprima de sa dent aiguë
Le fer tranchant des deux côtés.
Chaque an deux fois sans qu’on l’y sème
La moisson y vient d’elle-même,
Plus belle mille fois qu’aux climats si vantés.
On n’y taille jamais les vignes plantureuses,
Les collines y sont heureuses,
Le vin y vient délicieux,
La liqueur en est si charmante,
Et si brillante et si piquante,
Que Bacchus la préfère au doux nectar des Dieux.
Les olives y sont si doucement amères
Qu’on les croit dans les plus grandes chères
Les seules reines du festin.
Par elles le goût se réveille,
Et par leur bonté sans pareille
On boit avec plaisir du soir jusqu’au matin.
Là les figues, et d’ambre, et de sucre embaumées,
Y sont tellement renommées
Qu’on dit que Vénus, tous les jours
Qu’elle veut traiter ses compagnes
Avec les Nymphes des montagnes,
Commande d’en cueillir à ses jeunes Amours.
Le miel de toutes parts y distille des arbres,
Des hauts monts les liquides marbres
Y forment cent ruisseaux divers,
Les fleurs y durent toujours belles
Avec leur grâces naturelles,
Et les bois et les prés en tout temps y sont verts.
Les chèvres des hauts monts descendent dans les plaines,
Les mamelles grosses et pleines,
Et retournant à la maison
D’elles-mêmes s’offrent à traire,
Et d’un soin aux autres contraire,
Donnent avec plaisir du doux lait à foison.
Là les loups ne vont point autour des bergeries,
Nul serpent n’est dans les prairies,
Nul vent n’y trouble jamais l’air.
Aucunes chaleurs violentes
N’y séchèrent jamais les plantes,
Les champs y sont fleuris et le Ciel toujours clair.
Celui dont la sagesse en merveilles féconde
Disposa l’ordre de ce monde
Fit d’un si doux tempérament
Cet aimable coin de terre
Qu’en ce que son enclos enserre
Il n’est rien qui ne soit admirable et charmant.
Traduction libre par Pierre de Marcassus, 1664.