HORACE, Epodes, XVI
Encore une génération jetée aux guerres civiles ! Rome, à Rome
ennemie, aura bientôt succombé sous ses propres forces. Elle avait vu sans
pâlir le Marse, ambitieux de franchir ses limites ; Porsenna et ses Etrusques
furieux ; Capoue, une rivale de ses vertus guerrières ; Spartacus plein de
ses vengeances ; l’Allobroge incessamment soumis et révolté ; le Germain,
un sauvage aux yeux bleus ; Annibal lui-même, Annibal ! la terreur des mères.
Hélas ! avant peu, grâce aux divisions de
ses derniers enfants, race impie et sans pitié, l’Italie appartiendra, comme
autrefois, aux bêtes féroces. Le barbare, ô misère ! foulera, d’un pied victorieux,
ces cendres et ces ruines ; l’écho de ces solitudes sera troublé par le bruit
sonore du cheval au galop ; - le tombeau même de Romulus, on l’éventre, et
ses ossements abrités de la pluie et du soleil sont jetés aux quatre vents
du ciel !
Vous tous, disons mieux, parmi vous les plus
prévoyants et les plus sages, vous demandez par quels moyens échapper à ces
misères inévitables ? j’en sais un peut-être, au moins c’est le seul : imitons
les Phocéens, lorsqu’ils abandonnent leur patrie en jurant une absence éternelle
;... ils livrent aux sangliers, aux loups dévorants, leurs champs de blé,
leurs maisons et leurs temples changés en cavernes.
Partons ! marchons, s’il le faut, jusqu’au
bout du monde ; à défaut de la terre, nous aurons, pour nous porter bien
loin, l’Océan, le vent du midi, le vent du nord ! Répondez, que dites-vous
de ce conseil ? Si vous ne trouvez rien de mieux, croyez-moi, les auspices
sont favorables, n’hésitons plus, courons à nos vaisseaux, et prêtons à Jupiter
ce serment solennel :
« Dieu puissant ! nous reviendrons, confiant
la voile latine au vent qui souffle du côté de l’Italie, aussitôt que les
rochers surnageront du fond des abîmes ; que le Pô baignera les montagnes
de Matine, et si de l’Apennin les sommets sourcilleux s’avancent au milieu
de l’Océan ? Nous voulons aussi que le tigre et la biche, et la colombe et
le vautour, s’abandonnent, dans un adultère immense, à mille accouplements
énormes ! Quand nous reviendrons, les timides brebis iront pêle-mêle avec
les bêtes fauves ; le bouc sans toison, à côté du dauphin, se jouera dans
les flots. »
Et, nous étant fermé nous-mêmes les grâces
du retour dans la patrie absente, quittons à jamais la cité de nos renoncements
; les plus braves et les mieux disciplinés nous suivront, abandonnant volontiers,
dans ces demeures sans dieux, des hommes sans honneur et sans foi.
Ainsi, que les gens de coeur, laissant aux
femmes la plainte et les larmes, s’éloignent à l’instant de Rome, en passant
par l’Etrurie. L’Océan, voilà notre espoir, l’Océan, la ceinture et le lieu
de l’univers. Il nous conduira dans ces champs fortunés, ces plaines de l’âge
d’or, ces îles fécondes, où chaque année une moisson nouvelle apparaît sur
une terre ignorante de la charrue ! Ici la vigne est libre, et porte une
abondante vendange ; ici l’olivier n’a jamais trompé les promesses de ses
bourgeons ; jamais le figuier, paré de ses fruits, n’a senti la serpe inutile
; nous trouverons du miel dans le creux de tous les chênes ; des sources
vives descendent, murmurantes, du sommet de tous les monts.
La chèvre accourt sans qu’on l’appelle, et
d’elle-même aussi, la brebis contente apporte sa mamelle remplie. Dormez,
bercail, l’ours vous protège ; broutez sans peur ces gazons épais respectés
des serpents.
Nous irons de miracle en miracle ! En nos
Elysées, le vent de bise retient son haleine et sa pluie glaciale. On n’y
connaît pas ces étés qui dévorent la fleur et le fruit. Délicieuse saison
divinement tempérée ! Et jamais l’Argonaute et sa race avare, la reine impudique
de Colchos, les matelots tyriens, les compagnons d’Ulysse, exposés à tant
de labeurs, n’ont touché cette terre heureuse, à l’abri des contagions, et
des ardeurs d’un soleil sans pitié, qui déciment et qui brûlent les troupeaux.
Avant que l’airain, avant que le fer eussent
altéré la pureté de l’or, Jupiter s’était réservé ce petit coin du monde.
- Et voilà où je vous mène, ô braves gens, qui fuyez l’âge de fer.
Traduction de Jules Janin, 1865.