VIRGILE, Bucolique IV.
In Les OEUVRES de VIRGILE traduites en prose par Michel de Marolles, Abbé de Villeloin, 1649.
POLLION
QUATRIEME EGLOGUE
DE VIRGILE
ARGUMENT.
ASINIUS Pollio(1) , Lieutenant général de l’armée Germanique,
ayant pris la ville de Salone en Dalmatie, reçut les honneurs du triomphe
avec la dignité du Consulat, et eut un fils en la même année qu’il fit appeler
Salonin, à cause de la ville qu’il avait conquise. Sur quoi Virgile composa
cette Idylle de sa naissance où, parmi les louanges de Pollion et de l’Empereur
Auguste, il a employé les vers que la Sibylle avait chantés de la félicité
du siècle d’or qui devait arriver. Ce qui revient fort bien à ce que Pierius
dit avoir vu en un vieux Manuscrit Romain, où pour titre de cette Eglogue
est écrit : Interprétation du siècle nouveau, et dans un autre vieux Manuscrit
Lombard : De l’interprétation du siècle nouveau. Toutes choses qui se rapportent
bien à notre Seigneur JESUS CHRIST dont la Sibylle a prophétisé tant de merveilles,
mais que le Poète, qui n’en savait pas le Mystère, a transférées au berceau
de Salonin, de quoi on pourra consulter Eusèbe en la vie de Constantin, où
il a traduit en Grec plusieurs Vers de cette Eglogue. Je ne suis pas de l’avis
de ceux qui veulent que le Poète parle ici de la naissance d’Auguste, bien
qu’il regarde la félicité de son Règne.
MUSES Siciliennes (2) , entreprenons de
chanter des choses un peu plus relevées (3). Les arbrisseaux, ni les bruyères
basses (4), ne sont agréables à tous. Si nous chantons des bocages, que ce
soient des bocages dignes de plaire au Consul (5). Le dernier temps approche,
autrefois si célébré par les vers de la Sibylle Cumée (6). On voit renaître
au monde le grand ordre des siècles qui ont achevé leurs cours. La Vierge
est déjà de retour (7), le règne de Saturne revient, une race nouvelle nous
est envoyée du Ciel (8), et puisque ton Apollon commence de régner (9), chaste
Lucine (10), prête ta faveur à cet enfant naissant (11) sous qui, les nations
de fer venant à périr, celles d’or s’épandront par tout l’Univers. Pollion,
l’ornement de notre âge, ce bonheur nous arrive en l’année de ton Consulat
où commencent aussi les grands mois (12) qui doivent rouler leur cours d’une
suite heureuse. S’il reste encore quelques vestiges de nos anciennes misères
(13), enfin sous toi la terre sera pour jamais garantie de la vaine appréhension
d’y retomber. Cet enfant (14) mènera une vie divine, il verra les grands
héros mêlés parmi les Dieux dont il sera aussi regardé, et il régira l’Univers
pacifié par les vertus de son père (15). Cependant, petit mignon (16), la
terre sans être cultivée ne manquera point de t’offrir ses premiers présents
: ses lierres qui rampent en tous lieux, son verdoyant Baccar (17), et la
fève Egyptienne (18) mêlée avec l’Acanthe riant. Les chèvres reviendront
à la maison, leurs tettes plaines de lait, et les troupeaux champêtres ne
seront point effrayés des lions(19). Les fleurs s’épandront autour de ton
berceau, le serpent mourra (20) en ta présence, et les herbes qui cachent
le venin périront pour faire place à l’Amome d’Assyrie (21) qui croîtra partout
communément. Bientôt après tu liras (22) les louanges des Héros, et les actions
célèbres de ton père, et tu pourras connaître ce qu’est la vertu. Le champ
jaunit peu à peu sous le tendre épi, le raisin rougissant s’attache aux buissons
sauvages, et les chênes durs poussent comme une sueur la rosée du miel. Quelques
vestiges pourtant resteront encore de l’ancienne malice, qui feront retenter
la mer avec des navires, feront enfermer les villes de murailles, et ordonneront
de creuser des sillons dans les guérets. Alors il y aura un autre Typhis
(23), et une autre nef des Argonautes portera une autre élite de héros ;
il y aura d’autres guerres (24) aussi, et on enverra encore pour la conquête
de Troie un Achille fameux. Puis quand un âge plus robuste (25) t’aura mis
en l’état d’un homme parfait, ni le pilote trafiquant ne se mettra plus sur
mer, ni le pin navigateur ne portera plus de marchandises à changer en des
pays éloignés. Toute terre portera toutes choses : le champ ne souffrira
plus le râteau, les bras de la vigne ne seront plus coupés par la serpe,
le robuste laboureur déliera le joug à ses taureaux, et la laine n’apprendra
plus à se farder par des couleurs empruntées, mais le mouton, dans les prairies,
changera sa toison, tantôt en pourpre vermeille, et tantôt en jaune de safran,
et l’écarlate d’elle-même se donnera pour vêtement aux agneaux paissant.
Les Parques amies par un arrêt immuable des Destins ont dit à leurs fusées
: « Dévidez ces siècles fortunés. » Race chérie des Dieux, puisque le temps
approche, reçois les grands honneurs qui te sont dus comme à la plus noble
plante que Jupiter ait voulu élever par ses soins. Regarde le monde balancé
sur son propre poids. Vois les terres, les seins de la mer, et les Cieux
élevés, avec tout le reste des créatures qui se réjouissent pour le retour
d’un siècle si heureux. O que j’ai de passion que la dernière partie d’une
longue vie me reste avec assez de force pour dire tes belles actions. Je
ne serais point surmonté par les vers du Thracien Orphée (26), ni par les
agréables poésies de Line, bien que la mère de celui-ci et le père de cet
autre, Calliope d’Orphée, et le bel Apollon de Line, eussent dessein de les
autoriser de leur faveur. Si Pan même le voulait contester avec moi en prenant
pour juge l’Arcadie, Pan même se dirait vaincu quand il en aurait pris l’Arcadie
pour juge. Commence, petit enfant (27), de reconnaître ta mère par les ris,
puisque dix mois lui ont apporté tant de travail. Commence dis-je, petit
enfant. Ceux qui n’invitent point leurs parents à leur donner des souris,
ni le Dieu (28) [qui préside aux réjouissances] ne les reçoit point à sa
table, ni la Déesse ne daigne pas de les admettre en son lit.
(1) Caius Asinius Pollio qui fut fait Consul avec
Gn. Domitius trois ans après la mort de J. César, et qui s’est rendu plus
célèbre par l’affection qu’il a porté aux hommes savants de son siècle que
par toutes les grandes charges de la République dont il fut honoré, de sorte
qu’il en a mérité les belles louanges que lui donne en cette Eglogue et en
quelques autres lieux, le divin Virgile, après lequel il serait inutile de
nommer Horace et tous les autres qui en ont parlé avec de grands éloges.
(2) Muses de Théocrite qui était de Sicile, comme
on dit pour la même raison Piérides et Libethrides à cause d’Orphée, et Héliconides
à cause d’Hésiode.
(3) A cause que le style pastoral est ici relevé par le sujet héroïque.
(4) Tamarins myricae. Pline, l. 13, c. 21.
(5) A Pollion.
(6) J’ai ajouté de la Sibylle pour ne laisser point d’obscurité au sens de
l’Auteur qui parle de cette fameuse Sibylle qui divisa les siècles par les
métaux et qui dit comme l’Univers se devait renouveler après une longue révolution
d’années, ce que les Chrétiens ont interprété de la naissance de notre Seigneur
JESUS CHRIST.
(7) La Justice qui, selon les Poètes Grecs, fut
cette Erigone, fille de Thémis qui se retira au Ciel à cause des vices des
hommes.
(8) Les hommes renaissent d’une semence céleste, selon la créance des Stoïques.
(9) Il parle d’Auguste César, faisant comparaison de cet Empereur au Soleil.
(10) Junon ou Diane. Quelques-uns pensent qu’il veut marquer Octavie, soeur d’Auguste.
(11) A Salonin, fils de Pollion.
(12) Asconius Pedianus estime que Virgile entend
les mois de Juillet et d’Août, auxquels Jules et Auguste donnèrent leurs
noms, mais je pense qu’il n’y faut point chercher tant de subtilité.
(13) Quelques vestiges de notre crime, sceleris
vestigia nostri. Servius l’entend des guerres civiles d’Auguste César contre
M. Antoine à Mutine ou Modène, contre Luce Antoine son frère à Pérouse, contre
Sexte Pompée au détroit de Sicile, contre Brutus et Cassius en Thessalie,
contre Antoine et Cléopâtre en Epire auprès de Leucate. Mais Louis Lacerda
croit que ces paroles, et celles-ci qui se lisent un peu au-dessous : Quelques
vestiges resteront de l’ancienne malice, sont de la Sibylle qui parle prophétiquement
du péché originel : car, dit-il, quel autre vestige de crime que de celui
qui a été commis par nos premiers parents dans le Paradis terrestre ? Et
quelle antique fraude, sinon celle qui se fit par la malice du serpent ?
Que toutefois le Poète qui ne savait point toutes ces choses, avait expliqué
l’Oracle de la Sibylle du renouvellement du siècle d’or sous Auguste, et
par les vestiges ou les restes du crime, il avait entendu les reliques de
la guerre civile : ce qui devait appartenir à JESUS CHRIST, seul capable
d’effacer les taches de cet ancien péché, prouvé par Saint Augustin au Dixième
Livre de la Cité de Dieu, chapitre 27, où il interprète de notre Seigneur,
ces Vers de Virgile.
(14) Salonin, de qui la naissance fut au commencement de ce siècle d’or, selon Turnebus et Germanus.
(15) Il est incertain s’il parle de Salonin ou d’Auguste qui par sa vertu avait mis l’Univers en repos.
(16) C’est toujours Salonin, fils de Pollion,
duquel il chante l’apothéose, contre le sens des vers de la Sibylle qui avait
dit du Sauveur :
Hoc puero nato properavit gaudia tellus,
Caelestis risit sedes, et gestiit orbis.
(17) Quelques-uns l’appellent du nard sauvage, mais Pline corrige leur erreur l. 21, c. 6.
(18) En latin colocasia de laquelle Théophraste fait une longue description, et Pline en parle succinctement l. 2, c. 15.
(19) Ces paroles sont de la Sibylle, dont Lactance
fait mention l. 7, c. 24, et reviennent à celles du Prophète qui dit Que
le loup et l’agneau paîtront ensemble.
(20) Le dragon infernal selon le sens de la Sibylle, mais Virgile le prend autrement pour la naissance de Salonin.
(21) C’est l’herbe qu’on appelle de Jérusalem.
Gesner le nomme poivre des jardins. Galien fait aussi souvent mention des
grappes d’amome, et Pline en parle une seule fois l. 12, c. 13, et dit que
l’Assyrien est préférable à l’Egyptien.
(22) Les jeunes Seigneurs doivent de bonne heure
être institués à la lecture des Poètes, puis des Historiens, et ensuite des
Philosophes pour former agréablement leur esprit aux sentiments de la vertu.
Sur quoi on pourra voir ce que Plutarque a écrit de l’institution des enfants,
au lieu de les accoutumer si tôt comme on fait aux divertissements de la
chasse, ou des jeux de hasard, pour ne point parler des autres débauches
qui font tomber dans des abîmes de malheurs dont il est malaisé de se retirer.
(23) D’autres Pilotes fameux, comme Christophe
Colomb, Vespuce, Magellan. Plût à Dieu que les grands Princes voulussent
proposer des prix à ceux qui auraient le courage d’entreprendre d’aussi grands
voyages que ces hommes excellents en ont entrepris pour faire de nouvelles
découvertes de tant de terres qui nous sont encore inconnues.
(24) Je ne sais de quelles guerres le Poète veut
parler, mais je sais bien qu’il n’y en a point de bonnes à conseiller dans
un siècle heureux, et que le malheur de la nécessité est seul capable d’y
émouvoir le coeur de l’homme de bien.
(25) On dit souvent aux Grands qu’ils feront ce
qu’ils doivent faire, et au lieu de prendre à louanges beaucoup de choses
que leur disent les Orateurs et les Poètes, il serait bon qu’ils les voulussent
recevoir comme des avertissements de leur devoir.
(26) Il ne faut pas toujours blâmer ceux qui se
louent eux-mêmes, les grands Poètes en ont plus de raison que les autres
parce qu’ils joignent à leurs ressentiments la grâce de les débiter. Il est
malaisé d’enchérir sur cette louange quand elle sera bien considérée.
(27) Le latin de ceci, jusques à la fin de l’Eglogue, se prend diversement, mais j’ai suivi ceux qui lisent Cui non risere parentes, au lieu de Qui non risere parenti.
(28) C’est Genius, le Dieu de la table et de la bonne chère, comme Junon était la Déesse du lit conjugal.
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