VIRGILE, Bucolique IV.
In Les Œuvres de Virgile Maron, traduites de latin en français par Robert et Antoine Le Chevalier d’Agneaux frères, de Vire en Normandie, 1582.
EGLOGUE IV.
ARGUMENT DE LA IV. EGLOGUE.
Virgile enflant ses vers, la nativité sonne
Du fils de Pollion, et que sous lui son cours
Reprendra l’âge d’or, dont il fait le discours,
Puis requiert vivre tant que son los (1) il entonne.
POLLION.
Sus, Muses de Sicile, osons un peu de nous
Quelque chose de plus : les arbrisseaux à tous,
Les bruyères à tous, contentement ne donnent ;
Si nos chansons les bois et les forêts entonnent,
Soient dignes d’un consul les forêts et les bois. 5
Déjà les derniers temps sont venus que la voix
Cuméenne a prédit déjà ; est r’engendrée
Des siècles la grand’suite, et redescend Astrée ;
Le règne est retourné de Saturne le vieux,
Et nouvelle est mandée (2) une race des cieux. 10
A cet enfant naissant, sous qui la gent (3) dorée
Naîtra par tout le monde au lieu de la ferrée (4) ,
Chaste Lucine, viens ta faveur encliner (5) :
Déjà ton Apollon commence de régner,
Et aura Pollion voire (6) cet avantage 15
Que dessous toi consul naîtra l’heur (7) de cet âge,
Et recommenceront à courir les grands mois.
Si de notre méchef (8) demeure toutefois
Dessous toi quelque trace, enfin anéantie,
Elle rendra de peur la terre garantie. 20
Cet enfant des hauts Dieux la vie égalera,
Et aux Dieux les héros entremêlés verra,
Et si sera vu d’eux et, sûr en paix prospère,
Régira l’univers par les vertus du père.
Enfant, de gré (9) la terre ira te desserrant 25
Ses petits dons premiers, partout lierre errant,
Et partout le Baccar, et mêlera voisine
La fève Egyptienne aux fleurs de branc-ursine (10) .
Les chèvres pleins tétins au gîte reviendront,
Et les troupeaux de bœufs les lions ne craindront, 30
Le bers (11) t’épanchera des fleurs à grand largesse.
Le noir serpent mourra, et l’herbe tromperesse (12)
Qui porte le venin ; l’amome Assyrien
Croîtra communément. Déjà pourras-tu bien
Lire des preux (13) Héros les louanges plus belles, 35
Et connaître les faits et vertus paternelles.
Le champ de moult (14) épis peu à peu blondira,
Le sauvage buisson pendante produira
La grappe rougissante, et la crépeuse mousse
Des chênes durs suera le miel en couleur rousse. 40
De l’antique malice (15) encore resteront
Quelques traces pourtant, qui retenter feront
De navires Thétis, qui emmurer les villes,
Qui sillonner le dos des campagnes fertiles (16) .
Lors un autre Tiphys une Argon (17) autre lors (18) 45
Par les flots guideront le choix (19) des hommes forts,
D’autres guerres seront, et vers les murs de Troie
Se mettra derechef (20) le grand Achille en voie (21) .
Et puis quand l’âge ferme homme accompli t’aura,
Le navigant (22) la mer lui-même quittera, 50
Et de la marchandise en région étrange (23)
Le creux pin nautonier n’ira plus faire échange :
Toutes choses partout la terre portera.
Et jà (24) plus du râteau le champ n’endurera,
Sur la vigne non plus la serpe n’aura prise, 55
Le laboureur mettra ses taureaux en franchise (25) .
La laine n’apprendra à mentir teints divers,
Mais de soi le bélier changera ès prés verts
Sa toison ou en pourpre ou en jaune teinture,
Et aux agneaux paissant l’écarlate en vêture 60
De soi se donnera. Les trois Parques ont tins (26)
D’un accord par l’arrêt des assurés destins
Ces mots à leurs fuseaux : « Sus, courez ce bel âge. »
Reçois (le temps approche), ô des Dieux cher lignage (27) ,
Les honneurs immortels, ô grand accroissement 65
Du grand Dieu Jupiter ! Vois comme rondement
Se courbe balancé sur son fardeau le monde,
Vois les terres, les mers, et la hauteur profonde
Du ciel, vois comme tout se va réjouissant.
O qu’à ma volonté je puisse voir bornées 70
D’un espace si long mes dernières journées,
Et qu’assez d’esprit j’aie à tes faits entonner (28) ,
Orphée et Line en vers ne pourront m’étonner,
Bien que sa mère à l’un, son père à l’autre encline (29) ,
Calliope à Orphée et Apollon à Line. 75
Si Pan de m’attaquer à bien chanter prétend,
Et même l’Arcadie à juge il en attend,
C’est force que vaincu par mes chants Pan se die (30) ,
Voire (31) qu’il en attende à juge l’Arcadie.
Petit enfant commence avec un ris joyeux 80
De connaître ta mère, à laquelle ennuyeux
Dix mois ont apporté tant de peine, commence,
Petit enfant : celui à qui de sa naissance
Père et mère n’ont ri, Dieu n’a voulu l’avoir
A table, ni Minerve en son lit recevoir. 85
(1) los : louange.
(2) mandée : envoyée.
(3) gent : race.
(4) la ferrée : la race de fer.
(5) encliner : accorder.
(6) voire : vraiment.
(7) heur : « la rencontre avantageuse » (Furetière).
(8) méchef : « grand crime » (Furetière).
(9) de gré : de plein gré.
(10) branc-ursine : désigne l’acanthe.
(11) bers : berceau.
(12) tromperesse : trompeuse.
(13) preux : vaillant, sage.
(14) moult : beaucoup de.
(15) malice : méchanceté.
(16) emmurer... sillonner : feront emmurer... feront sillonner.
(17) Argon : la nef Argo.
(18) lors : alors.
(19) le choix : l’élite.
(20) derechef : de nouveau.
(21) en voie : en route.
(22) le navigant : le marin.
(23) étrange : étrangère.
(24) jà : désormais.
(25) en franchise : en liberté.
(26) ont tins : ont tenu.
(27) lignage : descendance.
(28) à tes faits entonner : pour célébrer tes hauts faits.
(29) encliner : porter, pousser qqn à qqch.
(30) se die : se dise.
(31) voire que : même si.
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