TIBULLE, Elégies, I, 3, vv. 35-50.

   Que l'homme était heureux sous le règne de Saturne, avant que la terre fût ouverte en longues routes ! Le pin n'avait point encore bravé l'onde azurée, ni livré une voile déployée au souffle des vents. Dans ses courses vagabondes, cherchant la richesse sur des plages inconnues, le nautonier n'avait point encore fait gémir ses vaisseaux sous le poids des marchandises étrangères. Dans cet âge heureux, le robuste taureau ne portait point le joug ; le coursier ne mordait point le frein d'une bouche domptée ; les maisons étaient sans porte ; une pierre fixée dans les champs ne marquait point la limite certaine des héritages ; les chênes eux-mêmes donnaient du miel ; les brebis venaient offrir leurs mamelles pleines de lait aux bergers sans inquiétude. On ne connaissait ni la colère, ni les armées , ni la guerre ; l’art funeste d’un cruel forgeron n’avait pas inventé le glaive. Aujourd’hui sous l’empire de Jupiter, toujours les meurtres, toujours les blessures et la mer, mille routes conduisent en un moment à la mort.

Traduction par Charles Héguin de Guerle, revue par A. Valatour (Collection Panckoucke), 1836.

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