VIRGILE, Géorgiques, Livre I, vv. 125 - 159.

In Les OEUVRES de VIRGILE traduites en prose par Michel de Marolles, Abbé de Villeloin, 1649.

    Auparavant, il n’y avait point de laboureurs (1) : comme les hommes n’avaient point l’usage de partager les champs, aussi leur était-il défendu d’y mettre des bornes, et possédaient toutes choses en commun, la terre sans être sollicitée portant toutes sortes de fruits. Depuis il rendit les serpents venimeux, il permit aux loups le pillage sur les troupeaux, fit agiter la mer, secoua le miel des feuilles des bois, ôta le feu du monde [pour le reporter vers le Ciel], et arrêta les ruisseaux de vin qui couraient de toutes parts, afin que par le long exercice, l’usage fît trouver peu à peu l’invention des arts, pour chercher le blé dans les herbes des sillons et pour tirer le feu caché dans les veines des cailloux. Alors les rivières commencèrent de sentir les aulnes recourbés. Les matelots en comptant les étoiles nommèrent les Pléiades (2), les Hyades (3), et l’Ourse fille de Lycaon. On apprit à surprendre les bêtes par le moyen des toiles et des filets, à tromper les oiseaux par les lacets englués, et à faire de grandes enceintes autour des bois avec des meutes de chiens courants. D’autres avec le tramail frappèrent le fond des eaux, et plusieurs en tirèrent le lin humide (4) [occupés à l’exercice de la pêche]. Alors aussi fut trouvée l’invention de rendre le fer capable de ronger les pièces les plus dures, et les lames de scies furent forgées (car auparavant on n’avait que des coins pour fendre le bois) et divers métiers furent trouvés, rien n’étant capable de résister au travail opiniâtre, qui ne surmonte pas moins toutes choses que la pressante nécessité dans les rencontres difficiles.
    Cérès fut la première qui apprit aux mortels l’usage d’employer le fer pour fendre la terre, quand les forêts sacrées cessèrent de porter le gland et que Dodone refusa le secours de son aliment. Soudain les blés exigèrent de nos mains de nouveaux labeurs (5), à cause de la rouille qui les ronge et des chardons qui se hérissent dans les champs paresseux, et suffoquent les moissons. La Bardane et les Chausse-trapes [qui sont herbes piquantes] s’élevèrent comme une âpre forêt entre les gracieux ornements de la plaine (6), où la malheureuse ivraie et les stériles avoines exercent aussi leur tyrannie. Que si, par des râteaux continuellement exercés, tu ne presses la terre, si en faisant du bruit, tu n’en écartes les oiseaux, si avec la faucille, tu n’en dissipes les ombres incommodes, et ne demande la pluie au Ciel avec voeux, hélas, tu ne trouveras à la fin que des monceaux inutiles d’un grain étranger (7), et tu seras encore obligé de secouer les chênes dans les forêts pour assouvir ta faim.

Notes :
(1) Avant le règne de Jupiter, les arts n’étaient point encore inventés, mais la terre produisait toutes choses à souhait sous le règne de Saturne, appelé le règne ou le siècle d’or.
(2) Les sept étoiles que le peuple appelle la poussinière.
(3) Etoiles qui amènent la pluie.
(4) Pour dire la ligne. Humida lina, d’où je pense que dérive linea. Sénèque en son Hercule furieux :
        Sentit tremulum linea piscem.
(5) Il y a au latin mox et frumentis labor additus . A cause de la rouille qui vient aux froments et des méchantes herbes qui naissent parmi les moissons, ainsi au lieu de traduire le travail fut ajouté aux froments, je l’ai tourné par une expression plus agréable en notre langue.
(6) La grâce du latin est inimitable en cet endroit, et je ne me vante pas d’avoir égalé interque nitentia culta, bien que je pense en avoir traduit le sens.
(7) Ou bien : tu verras inutilement les grands monceaux de ton voisin,
    Heu magnum alterius frustra spectabis acervum.
Horace en un sens pareil l. 2 Od. 2.
    Quisquis ingentes oculo irretorto
    Spectat acervos.


retour