BOECE (480-524), Consolation de la Philosophie, Livre II, poésie V.

De l’âge d’or, ô félicité pure !
L’homme ignorant votre luxe fatal
Vivait de fruits qu’une avide culture
 N’arrachait pas encore au sol natal.
Avait-il faim ? dans la forêt prochaine,                5
Après un jour d’abstinence, le chêne
Lui fournissait un facile régal.

Le miel jamais dans sa coupe rustique
N’avait au vin mêlé ses doux poisons ;
Jamais de Tyr la pourpre magnifique                  10
N’avait de l’Inde imprégné les toisons.
Dans le torrent il puisait son breuvage ;
Un large pin lui prêtait son ombrage,
Il s’endormait sur un lit de gazons.

Aucun vaisseau sur une mer profonde              15
N’avait encor sillonné son chemin ;
Aucun traitant aux limites du monde
N’avait porté l’or et l’amour du gain.
Jamais au bruit des haineuses fanfares
N’étincelait entre des mains barbares                20
Un glaive affreux, rouge de sang humain.

Et pourquoi donc le démon des batailles
Eût-il soufflé sur ce peuple naissant ?
Quel est le prix de tant de funérailles ?
Pour vivre heureux faut-il verser le sang ?        25
Ah ! plût au ciel que le siècle où nous sommes
Pût revenir aux moeurs des premiers hommes,
Et fût comme eux de tout meurtre innocent !

Mais l’avarice a desséché les âmes !
Tout se flétrit à son souffle mortel :                    30
L’Etna jamais n’a vomi plus de flammes.
Ce fut un fou dangereux et cruel
Qui s’avisa d’arracher à l’abîme
La perle et l’or, ces complices du crime,
Dans les enfers relégués par le Ciel.                    35

Traduction de Louis Judicis de Mirandol, 1861.

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