BOECE (480-524), Consolation de la Philosophie, Livre II, poésie V.

Ce siècle était heureux, qui sans soin et sans peine
Trouvait tous ses repas au milieu de la plaine,
Et qui se contentait de l’usage des glands,
Au lieu que nous cherchons dans les meurtres sanglants
De quoi vivre, et nourrir les infâmes délices                                5
Qui corrompent nos moeurs, et les changent en vices.
Cet âge n’avait pas l’adresse de mêler
Le vin à ce doux suc que l’on voit s’écouler
De l’âme d’une fleur dans le corps d’une Abeille
Pour faire l’Hypocras, des liqueurs la merveille.                        10
Le superbe venin, qu’on apporte de Tyr,
N’avait pas déguisé, ni contraint de mentir
L’innocente couleur de la laine étrangère.
On prenait son repos sur la molle fougère.
Le Nectar qu’on buvait glissait dans les ruisseaux.                   15
L’ombre que l’on cherchait venait des arbrisseaux.
Personne n’avait vu ces tours que la Fortune
Promène sans respect sur le dos de Neptune,
Et qui volent dans l’eau dessus des avirons.
Le silence pressait la bouche des clairons,                                  20
Le sang ne donnait point sa couleur à nos armes,
Les coeurs ne tremblaient pas à l’effroi des alarmes.
Qui voudrait s’exposer sottement à crédit
En recherchant des coups qui vinssent sans profit ?
Que plût-il au grand Dieu que l’âge de nos Pères                      25
Nous prêtât ces vertus qui nous sont étrangères.
Mais le désir ardent de posséder des biens
Surpasse en son excès les feux Siciliens.
Hé ! qui fut le premier qui creusa des abîmes
Pour y trouver de l’or, seul sujet de nos crimes ?                      30
Qui chercha le premier ces dangers précieux,
Qui se cachant sous l’eau, se cachaient à nos yeux ?

Traduction de René de Cerisiers (1603-1662), Aumônier du Roi, 1663.

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