CALPURNIUS SICULUS (vers 55 ap. J.-C.), Bucolique I, vv. 33-88.

    « Fils du ciel, protecteur des forêts et des montagnes, moi Faune, voici l’avenir que j’annonce aux nations ; c’est sur l’arbre qui m’est consacré que je me plais à inscrire ces vers heureux qui présagent leur destinée :
    Réjouissez-vous avant tous les autres ; habitants des bois, ô mes sujets, réjouissez-vous. Tous les troupeaux pourront errer en paix , et les pâtres n’auront plus besoin de les enfermer dans des claies de frêne pendant la nuit. Aucun larron ne dressera d’embûches aux bergeries, et n’emmènera les bêtes de somme après avoir détaché leurs liens.
    Avec la sécurité renaît l’âge d’or, et, dépouillant ses longs habits de deuil, la bienfaisante Astrée revient sur la terre. La prospérité marche sur les pas d’un héros qui se distingua dès sa plus tendre enfance dans le sanctuaire des lois (1). Tant que ce dieu gouvernera le monde, l’impitoyable Bellone aura les mains enchaînées sur le dos, et, dépouillée de ses traits, d’une dent furieuse elle déchirera ses propres entrailles ; les dissensions civiles qu’elle promenait dans tout l’univers se tourneront contre elles ; Rome n’aura plus de Philippes à pleurer, et ne célèbrera plus les triomphes de ses enfants captifs ; les guerres seront refoulées dans les cachots du Tartare, et leurs têtes, plongées dans les ténèbres, redouteront la lumière du jour.
    La paix va nous sourire, non cette paix aux dehors trompeurs, qui souvent, sans guerre déclarée, malgré la soumission des ennemis étrangers, fomentait sourdement, le fer à la main, des discordes publiques. La clémence a dissipé tout faux-semblant de paix, et fait rentrer dans le fourreau les glaives insensées. On ne verra plus de sénateurs enchaînés s’avancer tristement au supplice, et lasser le bras des bourreaux ; les prisons, encombrées de victimes, n’éclairciront plus les rangs du malheureux sénat. Partout règnera une paix absolue, et le sanglant usage du fer sera aussi inconnu que sous l’empire de Saturne dans le Latium, ou sous celui de Numa qui, le premier, fit goûter les avantages de la paix à des vainqueurs fumants de carnage, encore imbus de l’esprit guerrier de Romulus, et qui avait ordonné que le son des trompettes ne retentît qu’au milieu des sacrifices, loin du tumulte des camps et du fracas des armes. Les consuls n’achèteront plus un vain fantôme d’honneur ; ils ne porteront plus de faisceaux sans hache, et n’enchaîneront plus la voix de la justice devant les tribunaux impuissants. Thémis va reparaître dans toutes sa gloire, et rendre au barreau ses usages et son ancien appareil. Un dieu propice guérira les plaies d’un siècle désastreux.
    Faites éclater votre joie, peuples qui habitez les basses régions du midi et les hautes régions du nord ; vous aussi, nations de l’aurore et du couchant, et vous que brûlent les feux de l’équateur. Voyez-vous la vingtième nuit resplendir encore par un ciel serein ? Voyez-vous la paisible comète projeter ses flammes rayonnantes et agiter sa pure lumière sans funeste présage ? Embrase-t-elle, selon sa coutume, l’un et l’autre pôle de ses rouges clartés ? Fait-elle jaillir de son foyer une pluie de sang ? Il n’en fut pas ainsi jadis, lorsque, à la mort de César, elle annonça de fatales guerres aux infortunés citoyens. Oui, sans doute, un dieu soutiendra si puissamment de ses bras invincibles le fardeau de l’Etat, que le bruit de la transmission de l’empire n’ébranlera point l’univers, et que Rome n’admettra les morts illustres parmi ses Pénates, que lorsque le lever d’un astre annoncera le coucher d’un autre. »

Traduction de Cabaret-Dupaty, 1842.

(1) var. « celui qui a remporté la victoire en plaidant la cause des Julii, dont il descend par sa mère. » (Grimal)

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