TIBULLE, Elégies, I, 3, vv. 35-50.
O qu’on vivait doucement sous le règne de Saturne (1), avant que
la terre se fût manifestée par tant de longues routes. Le pin n’avait point
encore foulé le large sein des ondes bleues, et on n’avait point encore déployé
les voiles aux vents, ni le Nocher errant pour trafiquer aux terres inconnues,
n’avait point encore pressé les flancs d’un vaisseau. En ce temps-là, le
robuste Taureau n’avait point porté le joug, le cheval n’avait point mâché
le frein d’une bouche domptée. Alors il n’y avait point de maison qui fermât
ses portes ; nulle pierre n’était plantée dans les champs pour en marquer
les bornes ; le miel découlait des chênes ; et les brebis offraient d’elles-mêmes
leurs mamelles pleines de lait à des gens paisibles. Il n’y avait point d’armées
en ce temps-là, point d’animosité, point de guerres. Nul ouvrier malheureux
n’avait point encore fabriqué d’épée par une invention détestable. Mais sous
l’Empire de Jupiter les massacres ont été connus, et depuis on a toujours
parlé de plaies, de mer, et des chemins infinis qui conduisent à la mort
(2).
Traduction de Michel de Marolles, 1653.
Notes :
(1) Sous le règne de Saturne. Le Poète loue
en cet endroit le siècle d’or à cause de son innocence, de ce que la terre
était alors plus fertile qu’elle n’a été depuis. Virgile dans son 8. de l’Enéide
en parle en cette sorte,
Aureaque (ut perhibent) illo sub Rege fuere
Saecula : sic placida populos in pace regebat,
Deterior donec paulatim ac decolor aetas
Et belli rabies, et amor successit habendi.
Ce que j’ai ainsi rendu pour le fait dont il s’agit :
Alors on vit partout sans imposer de loi
Fleurir le siècle d’or sous ce paisible Roi,
Jusqu’à tant qu’un moindre âge, et de couleur plus basse,
La chassant peu à peu, s’empara de sa place.
(2) Et des chemins infinis, etc. lisez et de chemins infinis. Au Latin au lieu de consumptus morte, il eût été meilleur consumptus Marte, car Mars est un grand meurtrier, comme Homère l’appelle en quelque endroit, mais j’ai suivi l’édition de Scaliger.