Projet de fusion des CAPES : quelques éléments d'analyse
Ce texte correspond de fait à la suppression du CAPES de Lettres Classiques.
Il fournit un constat mensonger de la situation actuelle de l’enseignement des langues anciennes dans le secondaire.
Il tient pour acquise la disparition de l’enseignement du latin et du grec dans le secondaire en France.
Il prend les dispositions nécessaires pour
adapter les épreuves et la nature d’un nouveau CAPES de Lettres à
ce mensonge et à cette volonté d’éradication.
Il se livre au passage à des attaques sur
des types d’épreuves, la dissertation et la version, et à des
attaques contre les professeurs.
Il procède par un constat falsificateur
de la situation actuelle des professeurs et des enseignements de langues
anciennes dans le secondaire.
" Une très grande majorité des
nouveaux certifiés en lettres classiques comme en lettres modernes
enseignent le français au collège, rarement le latin, et le
grec plus rarement encore ".(p. 1)
Il sous-entend que les nouveaux certifiés
de lettres classiques ne sont nommés qu’en collège, comme si
le CAPES n’était pas un concours destiné à l’enseignement
dans les deux cycles du secondaire.
Il assimile les deux filières de recrutement
en laissant entendre que les certifiés de lettres modernes tout comme
ceux de lettres classiques enseignent le latin dans tous les collèges
où ils sont nommés... comme s’il y avait doublon dans la formation.
" Actuellement les nominations se font indifféremment
entre les certifiés de lettres classiques et ceux de lettres modernes
" (p.6).
Il présente comme actuellement indifférenciées,
et donc susceptibles d’assimilation, les affectations de lettres classiques
et lettres modernes, alors que leurs postes, leurs mutations, leurs avancements,
sont clairement identifiés et distincts et correspondent à
des enseignements et des horaires spécifiques et spécialisés
en ce qui concerne le latin et le grec.
" A la rentrée 2002, 18,5 % des élèves de collège suivaient l’enseignement du latin " (p. 6).
Il procède par omission sur le lycée
(62.000 latinistes). Il fait une impasse totale sur le grec et ses effectifs
d’élèves dans le secondaire : aucun chiffre ni pourcentage
d’effectifs alors que 30.000 élèves l'étudient actuellement.
Cette matière est présentée comme absente de la liste
des disciplines scolaires.
Il tient pour acquise la disparition de l’enseignement du latin et du grec dans le secondaire en France.
" La réalité de l’enseignement du français" (p. 1),
Les " futurs professeurs de français-lettres " (p. 3),
" Assurer l’enseignement du français aujourd’hui " (p.4),
" Aucun des deux concours actuels ne prend
totalement en compte les trois aspects fondamentaux de l’enseignement du
français présentés ci-dessus " (p. 5),
" La distinction entre CAPES de lettres modernes
et CAPES de lettres classiques n’est pas une réponse aux exigences
du métier que les lauréats auront à exercer " (p. 5)
" Enseigner le français en collège et en lycée " (p. 6).
Dans ce texte, la seule finalité affirmée
du nouveau CAPES de Lettres est l’enseignement du français. Le latin
et le grec sont donc ainsi sans discussion et par omission radiés
des disciplines à assurer dans l’enseignement secondaire.
Aucun enseignement du latin et du grec n’est en effet évoqué,
- sinon hypocritement : " la mise en place
d’un recrutement indifférencié de professeurs de lettres ne
doit pas se traduire par une extinction progressive de ces enseignements
(de latin au collège) " : on se demande comment les élèves apprendront une langue que leurs professeurs ne connaîtront pas !
- sinon au lycée par sous-entendu,
- sinon par des professeurs agrégés,
ou au prix de complications d’affectations dont on imagine que l’administration
aura vite fait de se débarrasser : " différentes solutions
peuvent être imaginées : le recours à des postes à
profil pour ces enseignements et le maintien d’un corps de professeurs agrégés
de lettres classiques " (p. 6). Des " postes à profil " ! – pourquoi ne pas conserver la filière Lettres Classiques ?…
Le concours est donc modifié en conséquence, sur des prémices en fait choisis par avance.
" La distinction entre CAPES de lettres modernes
et CAPES de lettres classiques n’est pas une réponse aux exigences
du métier que les lauréats auront à exercer. Aucun des
deux concours actuels ne prend totalement en compte les trois aspects fondamentaux
de l’enseignement du français présentés ci-dessus.
Le Haut comité estime donc qu’il
serait préférable de n’avoir qu’un seul concours " CAPES de
lettres " avec deux options (langues et culture européennes ou régionales,
langues et culture de l’antiquité" (p. 5)
" Langues et culture de l’antiquité " est une appellation trompeuse. La langue latine et la langue grecque en tant que telles auront en effet disparu :
" Au plan de la grammaire en particulier, il
faudrait chercher à mieux cerner les éléments des langues,
latine notamment, et de civilisation de l’antiquité, qui sont nécessaires
pour assurer l’enseignement du français aujourd’hui ".
Le lien consubstantiel entre la langue ancienne et la civilisation est ainsi rompu..
Le projet de concours le prend en compte :
- il propose à l’oral une explication " portant sur un texte traduit " (p. 4)
- il dénigre l’exercice de version :
" La culture littéraire exigible des futurs professeurs de français-lettres
doit se fonder sur trois piliers principaux :la littérature française
et francophone, les littératures, langues et civilisations de l’antiquité
(latine et grecque) pour lesquelles la maîtrise de la technique du
thème et de la version n’est peut-être pas la meilleure garantie
".
- il supprime toute épreuve de latin ou
de grec ; la troisième épreuve d'admissibilité, qui
dans un projet précédent était précisée
: "Une troisième épreuve écrite pourrait porter sur
l'option et consister soit en une version grecque ou latine, soit en un commentaire
de texte relevant de la culture européenne.", disparaît.
Cela veut dire que l'enseignement de la langue
latine et de la langue grecque est condamné, sans professeurs renouvelés
pour l'assurer.
Cela veut dire que les "langues et culture de l'antiquité"
ne relèvent plus que de la culture générale, ou de
l'histoire, et non d'une formation spécifique ou d'une spécialisation.
Quelques vieux règlements de comptes au passage : la rigidité des professeurs, la valeur de la dissertation…
" L’épistémologie et l’histoire de la discipline "
sont introduites dans les nouvelles épreuves. Ces contenus ne sont
pas inintéressants s'ils sont destinés à une meilleure
formation, et non à une mise au pas des professeurs :
" La discipline " lettres " n’est pas objectivable
: aucun contenu de programmes d’enseignement ne s’impose de façon
absolue. Dès lors, certains enseignants trouvent argument dans cette
réalité pour estimer que les changements de programmes ne sont
que des effets de mode et qu’il n’est donc pas opportun de respecter les
nouvelles directives. L’étude de l’histoire de la discipline et de
son enseignement permet de comprendre les évolutions présentes
à partir des réalités du passé, et donc de mieux
les accepter, ainsi que les futurs changements de programmes. L’histoire
des contenus et des exercices proposés aux élèves remettrait
à leur juste place quelques arguments d’autorité concernant
la langue, le caractère incontournable et intemporel de la dissertation…
"
Conclusion.
Ce texte prend ses conclusions pour des préalables.
Voulant éradiquer sans le dire l’enseignement
du latin et du grec, il joue l’argutie pour supprimer les professeurs qui
l’assureraient.
Les exigences de la formation des élèves ne sont jamais précisées.
L’éviction du latin et du grec des disciplines
scolaires n’est jamais justifiée, mais seulement entérinée
par sous-entendus.
On ne comprend pas que la nécessité
reconnue d’une formation plus solide des professeurs à la langue et
la grammaire françaises se solde et se compense par l’abandon des
langues anciennes.
Ce projet contredit toutes les études nouvelles
sur la valeur et la nécessité d’un enseignement raisonné
des langues anciennes.
Il s’oppose entièrement aux nouvelles réflexions
européennes sur l’urgence du maintien des langues anciennes de culture,
pour la compréhension mutuelle et la cohésion d’un socle culturel
commun.
A ce titre, on notera qu’il témoigne d’une
profonde régression de la réflexion, et se laisse emporter
par des préjugés éculés sur les disciplines et
les exercices. Confondant ancienneté et archaïsme, exigence et
conservatisme, il se préoccupe peu des besoins des élèves
et de l’avenir
On se demande enfin si l’intérêt
général et la formation du même nom ont bien été
respectés : on notera que le latin et le grec sont remplacés
par deux nouveaux enseignements : l'étude de l'image ; l'histoire
de la discipline. A quels groupes de pression limités et éphémères
devons-nous cette "évolution" ?... Leur devait-on tant, pour leur
sacrifier une formation de fond ?
Agnès Joste, membre du collectif Sauver Les Lettres et du GELAHN (CNARELA)
04/2004
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