Langues anciennes et modernité
Texte d’orientation de la CNARELA, Nantes, 25 octobre 2003
Dans la crise actuelle des enseignements
de langue et de littérature, l’enseignement des langues anciennes
dans les collèges et lycées français est, en ce début
de XXIème siècle, l’un des fondements de la formation linguistique
et culturelle, sur une base historique et philosophique.
Il apparaît aujourd’hui
clairement que la langue n’est pas un simple instrument codé de communication,
mais le véhicule d’une pensée critique auto-réflexive,
sans cesse remise en cause et réactualisée, à travers
les textes, en fonction de conditions historiques nouvelles. L’apprentissage
d’une langue comme simple instrument de communication immédiate ou
l’apprentissage d’une lingua franca simplifiée et neutralisée
pour permettre à des locuteurs de langue et culture différentes
de communiquer, ne se confond en rien avec l’étude d’une langue de
culture et n’a pas la même fonction. La langue et la culture ne peuvent
donc pas être dissociées. Et l’étude de la langue et
de la culture, pour éviter de tomber dans une conception naïve
de la modernité, doit avoir une dimension historique et englober les
couches anciennes qui, déposées dans la langue, en permettent
l’intelligibilité et sont constitutives de toute modernité.
Les langues anciennes, éloignées
de toute communication immédiate, sont un outil idéal de réflexion
sur la nature et la fonction des langues, grâce à l’étude
d’un corpus clos de textes qui se répondent sur plus d’un millénaire.
L’étude des textes est privilégiée, s'appuyant sur une
étude globale, à caractère transdisciplinaire (archéologie,
épigraphie, etc.), des monuments de la civilisation matérielle
ainsi que des sciences et des techniques dont ils sont les témoins
muets.
Dans cette perspective, les études de langues
anciennes, qui, pour la lecture des textes, unissent de manière inséparable
l’analyse linguistique et le commentaire historique,
a) initient à l’histoire
des langues et des cultures et à la compréhension de leurs
rapports. Elles servent ainsi, par le comparatisme linguistique et le dialogue
interculturel, soit à la réappropriation historique et critique
des langues et cultures nationales modernes, soit à l’appropriation
d’une culture d’accueil et à l’intégration culturelle.
b) sont un facteur d’émancipation
et de désaliénation par rapport au présent, à
l’immédiateté des langues naturelles actuelles et des représentations
banalisées que véhicule et impose le discours commun en langue
moderne.
La pédagogie des langues
anciennes n’est donc pas tournée vers l’apprentissage d’un code de
communication intemporel, ni vers l’imitation et la reproduction de discours
modélisés.
Ses méthodes sont :
a) l’analyse linguistique de
systèmes de langue différents (notamment flexionnels) et évolutifs.
Cette analyse est tournée vers le comparatisme et destinée
à expérimenter le passage d’un système à un autre
et à faciliter la compréhension des systèmes de langue
et de pensée “étrangers” ;
b) l’exploration historique
et philosophique et la reconstruction raisonnée, par le moyen de la
lecture, de traductions et du commentaire des textes, de diverses couches
linguistiques et culturelles organiquement liées, dans un ensemble
antique vaste et clos qui se prête à cette étude ;
c) la réflexion critique
sur des systèmes d’idées socio-politiques, philosophiques et
esthétiques. Cette réflexion critique est destinée à
permettre la réappropriation d’une identité collective enracinée
dans une histoire, à servir de base à la création et
à l’innovation individuelles et collectives, à fonder enfin
les choix de vie et de société et l’accomplissement personnel
des individus.
L’étude des langues
anciennes, fondamentale pour l’étude des langues et cultures “étrangères”,
est fortement actuelle et autant que jamais nécessaire au moment où
l’union des nations d’Europe, auxquelles l’Antiquité gréco-romaine
a toujours servi de référence, et les échanges mondiaux
exigent une profonde compréhension réciproque.
|